Si vous quittez le pays, votre visage est, au passage, analysé et mesuré au millimètre près. Les systèmes de reconnaissance faciale sont utilisés au Canada pour surveiller les allées et venues des voyageurs. Voici comment.

Mis à jour le 24 janv. 2018
Isabelle Ducas LA PRESSE

COMMENT ÇA MARCHE

Les logiciels de reconnaissance faciale permettent à une machine de reconnaître une personne en utilisant un algorithme qui enregistre divers éléments, comme la forme du visage, du nez, de la bouche, l'écart entre les yeux, etc. Des lignes sont tracées entre ces points caractéristiques pour obtenir une géométrie du visage, qui est ensuite comparée avec des images de référence, pour déterminer un indice de ressemblance.

« Depuis deux ou trois ans, les systèmes de reconnaissance faciale ont un taux d'erreur de 2 à 3 %, ce qui est moindre que les humains », souligne Samuel Foucher, chercheur et directeur d'équipe au Centre de recherche informatique de Montréal. « Sur des milliers d'observations menées sur plusieurs mois, il y aura donc quelques erreurs, mais il y a toujours un humain éventuellement pour prendre la décision finale. »

DEMANDE DE PASSEPORT

Quand vous demandez un passeport, la photo que vous soumettez est comparée, grâce à un logiciel de reconnaissance faciale, avec la base de données de Passeport Canada, pour détecter toute irrégularité, comme la présentation de plusieurs demandes de passeport sous des noms différents.

« Le Programme de passeport reçoit des renseignements en matière de sécurité nationale et internationale de la part des agences d'exécution de la loi (les corps de police, la Sûreté du Québec (SQ), la Gendarmerie royale du Canada (GRC, l'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), Sécurité publique Canada, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), ainsi que des renseignements à partir de la base de données d'Interpol qui sont transmis par le Centre d'information de la police canadienne », a expliqué, dans une réponse par courriel, un porte-parole d'Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.

Pourquoi est-il interdit de sourire sur votre photo de passeport ? C'est notamment pour faciliter la comparaison des images. L'obligation d'afficher une expression neutre fait maintenant partie des normes imposées par l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI).

Dans un document de 2016 sur le Projet de reconnaissance faciale de Passeport Canada, on explique que le logiciel de reconnaissance faciale retenu « reconnaît la bonne concordance la première fois 75 % du temps. Cette technologie propose la bonne concordance dans les 10 premières positions plus de 90 % du temps. Ces chiffres correspondent aux images de la meilleure qualité. Pour les images de moindre qualité, comme celles fournies par la GRC, cette proportion chute à 75 % ».

PASSAGE À LA DOUANE

Depuis novembre dernier, les nouvelles bornes automatisées qui traitent votre passeport à l'arrivée à l'aéroport Montréal-Trudeau prennent deux photos de votre visage pour les comparer à celle de votre passeport grâce à la reconnaissance faciale.

Les photos captées aux bornes sont-elles authentifiées en utilisant aussi les banques de données des services policiers ? L'ASFC n'a pas donné suite à nos demandes d'information à ce sujet.

L'ASFC a testé l'utilisation de caméras vidéo reliées à un système de reconnaissance faciale dans le cadre d'un projet-pilote appelé « Visages en mouvement », mené en 2016 à l'aéroport Pearson de Toronto, apprend-on dans un document publié sur le site web de l'Agence, qui aborde des questions relatives à la vie privée.

Le projet visait à « établir une correspondance entre les voyageurs et une base de données de personnes expulsées auparavant » du pays. Des personnes interdites de territoire tentent fréquemment d'entrer à nouveau au Canada en utilisant de fausses pièces d'identité, explique l'ASFC. L'utilisation des technologies biométriques permet de reconnaître ces personnes.

Mais selon le professeur Éric Granger, directeur du Laboratoire de vision, d'imagerie et d'intelligence artificielle de l'École de technologie supérieure, l'utilisation d'images vidéo pour la reconnaissance faciale n'est pas encore au point. « Quand les gens bougent, sont loin, filmés par des caméras fixées au plafond, dans des conditions d'éclairage non contrôlées, c'est très difficile d'avoir de bonnes images », dit-il.

D'AUTRES ARRESTATIONS

Outre Marc Bordage, arrêté en novembre dernier, au moins deux autres individus auraient été arrêtés à la suite d'une alerte découlant du système de reconnaissance faciale de Passeport Canada.

En mai 2014, le système a, selon un article du Globe and Mail, contribué à l'arrestation d'un résidant de Gatineau, Harbi Mohamoud Gabad, soupçonné d'avoir fabriqué de faux passeports pour des individus liés au crime organisé. Il a été condamné à une peine de trois ans en août 2016.

Selon la dénonciation, Gabad aurait notamment fabriqué de faux documents de voyage pour le compte d'un certain Rabih Alkhalil, 30 ans, condamné à la prison à vie l'an dernier pour sa participation à un meurtre commis dans la Petite Italie de Toronto en juin 2012.

Alkhalil est également l'un des accusés de l'opération Loquace, qui a permis à la SQ de démanteler, en novembre 2012, un consortium de six individus qui tentaient d'accaparer le monopole de la distribution de cocaïne au Canada. Alkhalil est en attente de procès dans cette affaire. Juste avant l'opération, il avait fui en Grèce, où il a été arrêté deux mois plus tard.

- Avec Daniel Renaud, La Presse