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Fermer des refuges pour vaincre l'itinérance

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Pendant 21 jours, notre journaliste Hugo Meunier a partagé le quotidien des sans-abri de Montréal.

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Hugo Meunier
La Presse

Notre journaliste Hugo Meunier a passé trois semaines dans la rue dans le cadre de la série documentaire 21 jours, diffusée sur TV5 à compter du jeudi 18 septembre à 21h. Il a ainsi partagé la réalité des sans-abri de Montréal - un univers underground où, avec un peu de patience, il est possible de manger, dormir et se vêtir gratuitement. Piège ou solution, le circuit de l'itinérance? Le débat est lancé, à l'heure où la Mission Old Brewery menace de fermer ses 200 lits, sous prétexte d'aider sa clientèle à sortir de ce cercle vicieux.

Même s'ils sont occupés presque chaque nuit, les 156 lits du refuge de la Mission Old Brewery, le plus grand au pays, risquent de fermer d'ici quelques années.

«On fait plus partie du problème que de la solution si notre ressource se limite au refuge. On aimerait mieux se spécialiser dans l'aide au logement, avec nos programmes d'accompagnement. La cafétéria va rester, mais le refuge entretient le cycle de l'itinérance», croit le directeur général de la Mission Old Brewery (OBM), Matthew Pearce.

La ressource du Vieux-Montréal est une des nombreuses escales d'un véritable circuit qui permet aux sans-abri de la métropole de dormir et de se nourrir gratuitement tous les jours.

C'est pour briser ce cycle que M. Pearce songe à fermer son refuge (tout en maintenant les lits destinés aux participants des programmes de réinsertion, soit le premier étage de la ressource). «On souhaite accueillir notre clientèle dans un contexte d'évaluation pour les référer rapidement vers les bonnes ressources. On ne veut pas se limiter à fournir des lits et des repas», ajoute Matthew Pearce.

Il aimerait que le refuge soit fermé définitivement dans cinq ans, lorsque la Mission Old Brewery soufflera 130 chandelles. Et d'ici là, les habitués de l'endroit ne doivent pas s'attendre à ce qu'on remplace les vieux matelas. «On ne veut pas créer un confort trop grand et c'est intentionnel, dit M. Pearce. Il faut imaginer une ville sans itinérance, une ville où si on tombe dans la rue, ça ne devient pas un style de vie durant des années.»

Cercle vicieux

M. Pearce n'est pas le seul à exprimer des réserves sur le système actuel.

«Les gars sont trop confortables! Ça devient un cercle vicieux», tonne Serge, croisé dans les locaux d'un organisme qui l'aidera, pour la énième fois, à retrouver les papiers d'identité qu'il a perdus pour la énième fois. L'homme, qui vit dans la rue depuis trois ans, se montre particulièrement cinglant envers la Maison du Père, considérée comme un hôtel cinq étoiles dans le milieu. Pour Serge, le problème de l'itinérance doit se régler à la racine. «C'est beau offrir un toit, un refuge, mais qu'est-ce qui est réellement fait pour aider et régler le problème des sans-abri?», demande-t-il.

Il constate que les refuges ouvrent leurs portes de plus en plus tôt pour faire entrer leur clientèle. «Le monde ne veut pas nous voir sur la rue. On dérange. Le problème, lui, reste toujours le même.»

Pour Guy, 63 ans, un vieux de la vieille qui traîne des dizaines d'années de rue derrière lui, les autorités ont tout intérêt à maintenir le réseau d'aide en place pour éviter les dérapages. «Imagine 1000 gars qui ont faim et en manque de drogue lâchés lousses dans les rues du centre-ville...», souligne l'homme à la longue barbe, qui économise chaque année pour se payer le voyage jusqu'à Charlottetown, où il joue de la guitare sous la terrasse d'un restaurant huppé de la marina, l'été.

Échec de la désinstitutionnalisation

Pour Matthew Pearce «la désinstitutionnalisation a été une réinstitutionnalisation» dans les refuges. «Ça a été un échec total. Nous ne sommes pas psychiatres ni médecins, donc mal outillés pour gérer des cas lourds de santé mentale», explique-t-il. Son organisme parvient néanmoins à aider 600 personnes à se sortir de la rue chaque année.

On associe traditionnellement la désinstitutionnalisation à la transformation des hôpitaux psychiatriques. Mais le phénomène touche aussi beaucoup de jeunes, note de son côté Marie-Lou Dumont, travailleuse sociale au CLSC des Faubourgs.

L'intervenante travaille avec les jeunes de la rue, dont plusieurs souffrent de graves problèmes de santé mentale et ont été pris en charge par l'État depuis l'enfance. «Ils ont été institutionnalisés dans des hôpitaux ou des centres jeunesse, n'ont pas de suivi adéquat et se retrouvent à la rue, coincés entre deux chaises», explique Mme Dumont.

Là s'amorce l'inévitable spirale vers le bas. «Les jeunes commencent à consommer et quand ils se tournent vers le crack et les drogues par injection, ils s'accrochent et s'enlisent dans une chronicité de l'itinérance.»

Cette chronicité est observée par la policière Any Gravel, responsable de l'Équipe d'intervention mixte (EMRI), une escouade spécialisée qui travaille depuis 2008 avec les sans-abri.

Quelque 150 clients, les cas les plus lourds, sont suivis de près par l'escouade. Pour la policière, tout est en place pour que la rue devienne un cul-de-sac. «Tranquillement, tu noues des liens, tu te crées un réseau et c'est là que s'installe une certaine zone de confort qui mène souvent à une itinérance dite chronique.»

La survie

Inspectrice au poste de quartier 21, situé au coeur du circuit, Roxane Pitre compare l'itinérance à une grande roue souvent sans issue. Si certains dérapages viennent entacher le travail des policiers, l'inspectrice Pitre estime que l'EMRI et les nombreuses ressources font la différence. «Ce n'est pas un choix d'être dans la rue. C'est trop difficile, exigeant, le mot survie est bien choisi. C'est l'absence d'autres options qui fait qu'une personne se retrouve à la rue», explique la policière.

Et même si plusieurs sans-abri justifient leur style de vie par une quête de liberté, celle-ci est surveillée, observe l'inspectrice. «Les gens ont parfois l'impression que les gens en situation d'itinérance se rebellent contre toute forme d'autorité, de structure sociale, alors que dans l'itinérance, il y a plus de structures que dans la société et plusieurs dépendent de ces structures pour survivre.»

Contrairement à la Mission Old Brewery, la Maison du Père n'envisage pas de fermer ses 170 lits d'urgence. «Notre but n'est pas de devenir un hôtel mais on ne pense pas mettre fin à l'itinérance du jour au lendemain. Certains ne parviendront jamais à être en logement seuls», croit Manon Dubois, directrice des communications.

Elle souligne qu'un gros débat fait actuellement rage dans le milieu entourant le rôle des refuges et des ressources en itinérance. «Le gouvernement fédéral subventionne présentement des programmes visant à favoriser la réinsertion et fournir des logements pour les itinérants chroniques et épisodiques. La Mission Old Brewery est peut-être plus encline à aller dans ce sens», explique-t-elle.

Quant à la réputation d'hôtel cinq étoiles du refuge du boulevard René-Lévesque, Manon Dubois souligne que certains efforts sont faits pour réduire le niveau de confort. Le nombre de lits par chambre est notamment passé de quatre à huit. «On ne veut pas encourager les gars à rester ici, mais on leur donne un certain confort. C'est important au niveau de leur dignité», nuance toutefois Manon Dubois.

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Jusqu'à 11h30, on dîne à l'Accueil Bonneau, dans le Vieux-Montréal. Des repas complets et généreux.

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S'il fait beau, les gars vont s'installer à leur «spot» pour faire la manche.

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Visite guidée chez les sans-abri

Quand on est dans la rue, il faut se débrouiller pour survivre. Les nombreuses ressources jouent en ce sens un rôle crucial et tous les sans-abri savent où aller pour dormir, manger ou simplement tuer le temps qui passe parfois très lentement.

6h    

C'est le réveil dans la plupart des refuges. Les gens ont quelques minutes pour ramasser leurs affaires et faire un brin de toilette. À la Mission Old Brewery, les files s'étirent devant les rares salles de bains, qui deviennent vite des zones sinistrées. Les files s'allongent aussi pour déjeuner. Les gens mangent en silence, en vitesse. Plusieurs gars se font des provisions pour la journée. Autour de 7h, les refuges sont vides. Les sans-abri reprennent la rue.

7h30    

Ceux, nombreux, qui n'ont pas eu la chance de faire leur toilette prennent d'assaut le Palais des congrès et les succursales McDonald's, notamment celle à l'angle Notre-Dame et Saint-Laurent. Les salles de bains y sont accessibles et propres. Pour savoir quelle heure il est, les gars se tournent vers l'horloge géante de l'usine Molson, au loin vers l'est.

8h    

Ouverture du Café Mission, dans un local adjacent à la Mission Old Brewery (l'OBM, dans le jargon), sur le boulevard Saint-Laurent. On y trouve du café et parfois même des viennoiseries un peu sèches. Quelques ordinateurs sont disponibles. Il suffit de réserver pour pouvoir tuer le temps sur l'internet durant 30 minutes. Plusieurs clients sont assis ou avachis sur les tables.

9h    

S'il fait beau, les gars vont s'installer à leur «spot» pour faire la manche. Contrairement à un mythe tenace, aucune mafia ou structure organisée ne contrôle ce négoce au noir. Le respect et l'ancienneté déterminent pourquoi certaines personnes conservent toujours les mêmes emplacements. Les endroits les plus prisés sont éparpillés le long de la rue Sainte-Catherine.

10h    

Besoin de faire un brin de lavage? D'une adresse pour recevoir un chèque d'aide sociale? Rendez-vous à l'organisme Le Sac à Dos, à l'angle Sainte-Catherine et De Bullion. Pour 10$ par mois, vous pouvez louer une boîte postale. Vous pouvez également laver vos rares effets pour 2$. En attendant la fin du cycle, on peut écouter les nouvelles ou un soap mal traduit à la télévision perchée dans la salle commune, en sirotant un café à 0,50$, servi par un sans-abri en pleine réinsertion.

11h    

Jusqu'à 11h30, on dîne à l'Accueil Bonneau, dans le Vieux-Montréal. Des repas complets et généreux. Des bénévoles, des étudiants parfois, font régulièrement le service. On nous offre souvent d'apporter des biscuits et des bâtonnets de fromage Ficello pour la route. Avant ou après le repas, les clients ont accès à un local de musique et de peinture. Plusieurs gars traînent toute la journée autour de la mission. Ils grillent des clopes à la chaîne, tuent le temps, achètent de la drogue, des cigarettes. Les revendeurs y passent en permanence, tout comme les usuriers.

13h     

Sans papiers d'identité, le circuit de l'itinérance est sans issue. C'est pourquoi plusieurs sans-abri frappent à la porte du CLSC des Faubourgs, rue Sanguinet, pour discuter avec une intervenante de la procédure pour recouvrer leurs papiers. Ils ont besoin de leur carte d'assurance maladie, d'assurance sociale, etc. pour trouver un emploi et recevoir l'aide sociale.

14h    

Il est encore tôt, mais une longue file s'étire devant la porte de la Maison du Père, boulevard René-Lévesque. Le refuge a la réputation d'être un hôtel cinq étoiles. L'heure à laquelle il faut s'y présenter fait d'ailleurs ronchonner les gars. Et une fois à l'intérieur, impossible d'en ressortir avant le lendemain. L'endroit affiche néanmoins presque toujours complet, notamment grâce aux dortoirs plus intimes (la plupart ont «seulement» huit lits), à l'immense salle commune avec écran géant et table de billard, aux vêtements propres et à la nourriture abondante et variée.

16h     

Il pleut? Il fait froid? Les sans-abri vont se réfugier à la Grande Bibliothèque, rue Berri. On peut y lire les journaux au rez-de-chaussée ou s'échouer sur un des sofas coussinés éparpillés sur les étages. Certains sans-abri y passent leur journée entière.

18h    

L'église Saint-Jacques, qui s'élève à l'angle des rues Berri et Sainte-Catherine, sert de havre à plusieurs sans-abri, qui vont se détendre et prier sur ses banquettes en bois. Lorsque le mercure descend, la messe du soir se transforme en refuge. Les ronflements s'y font souvent entendre.

20h     

Le soir tombe. La roulotte de l'organisme Dans la rue sillonne les rues du centre-ville cinq soirs par semaine. Elle se gare notamment à la place Émilie-Gamelin, où l'ont peut avaler des hot-dogs et des boissons chaudes. Les clients peuvent aussi s'approvisionner en savon, dentifrice et brosses à dents.

22h    

Pour ceux qui ont décidé de rester dans la rue, c'est l'heure de commencer à se chercher un «spot» où passer la nuit. Il y a certains endroits reconnus, comme le square Viger. Ceux qui veulent être seuls s'installent dans des abris de fortune à l'ombre de l'UQAM, sur les trappes d'aération chaudes de la place Dupuis, au square Viger ou dans la ruelle derrière la Grande Bibliothèque. Mais attention aux seringues qui traînent un peu partout dans les lieux plus populaires.

3h    

Plusieurs sans-abri finissent la nuit assoupis sur une table du McDonald's situé à l'angle Sainte-Catherine et Papineau ou des autres succursales environnantes. Une façon d'écouler au chaud les dernières heures avant le lever du soleil. L'achat d'un café suffit pour avoir le droit d'y être. Il faut aussi endurer la présence d'autres compagnons d'infortune, dont plusieurs empestent, urinent sur eux ou vocifèrent à voix haute.

6h  

Et c'est reparti pour une autre journée...

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La file d'attente

«La rue, c'est une longue file d'attente», lance Gaétan, en tirant sur une des cigarettes qu'il enchaîne frénétiquement.

Comme la quasi-totalité des gars de la rue d'ailleurs.

Gaétan, cheveux longs noués sous sa casquette, les dents noircies par toutes sortes d'excès, est sans-abri depuis quelques années déjà. La nuit, il dort au grand dortoir de la Mission Old Brewery, à l'instar de centaines d'autres colocataires d'infortune. Le midi, il dîne à l'Accueil Bonneau. Le reste du temps, il traîne. Il quête un peu, mais pas trop puisque ça le gêne. Il vivote d'une ressource à une autre. D'une file d'attente à une autre.

Ils sont des milliers à faire pareil chaque jour à Montréal.

Les escales de ce circuit de l'itinérance constituent néanmoins de véritables oasis pour plusieurs d'entre eux.

L'une d'elles a littéralement sauvé la vie d'Antoine, qui, en proie à des idées suicidaires, s'est retrouvé à la Maison du Père après avoir tapé les mots «itinérance» et «Montréal» dans le moteur de recherche de son ordinateur.

La jeune trentaine, très articulé et issu d'une bonne famille, Antoine a touché le fond après des années de consommation. «Sans ces ressources, je serais probablement six pieds sous terre. Elles sont indispensables. Certains sont confortables là-dedans et c'est tant mieux!», lance le jeune homme, dans le fumoir du Transit, une ressource intermédiaire pour les sans-abri qui s'apprêtent à réintégrer le «vrai monde».

Il louange au passage les vétérans de la rue, qui jouent selon lui un rôle crucial dans ce circuit de l'itinérance. L'un d'eux a senti le désarroi d'Antoine et l'a aidé a passé à travers ces épreuves. «Il m'a donné une tape dans le dos et m'a dit: «C'est pas grave le jeune. Tu es au chaud. Ça va aller.» Dans ce temps-là, je n'avais pas besoin d'un intervenant universitaire, j'avais besoin d'un gars qui vit la même chose que moi et qui me dit que je vais m'en sortir.»

Duane Mansveld est aussi un vétéran de la rue, mais comme travailleur de rue. Il voit de grandes différences entre les gars qui utilisent les services et ceux qui les fuient comme la peste. «Les premiers ne s'identifient pas comme itinérant, mais disent plutôt se retrouver en situation d'itinérance. Tout le contraire des autres, fiers de leur marginalité et de leur statut d'itinérant», explique M. Mansveld, qui dirige l'organisme Pax-Communauté de rue.

Son travail n'est pas de s'interroger sur la pertinence des services. «Ma job n'est pas de sortir un gars de la rue mais de lui offrir un accès à une meilleure qualité de vie.»

Il ne voit pas pourquoi les sans-abri devraient vivre comme des citoyens de seconde zone.

La résidence J.A. De Sève, une annexe de la Maison du Père, pourrait incarner la dernière étape du circuit de l'itinérance. Ce centre d'hébergement accueille des dizaines d'hommes de plus de 50 ans. «Ils ont accès à des préposées, des médicaments. C'est comme une maison de retraite pour les gens de la rue», explique Marie-Ève Fournelle, infirmière au dépistage à la Maison du Père.

Elle ne voit pas l'intérêt de forcer la réinsertion de cette clientèle. «Les sortir de ce milieu-là, ça devient très difficile et à quoi ça sert au juste? Leur cercle d'amis est ici, ils ne consomment plus. On va les envoyer chercher une job? Personne ne va les embaucher», croit Mme Fournelle.

Un piège, alors, le circuit de l'itinérance?

«Peut-être, mais c'est facile à dire de l'extérieur. Ce n'est jamais confortable comme à la maison», résume l'infirmière.




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