Au moins 3000 enfants autochtones sont morts alors qu'ils se trouvaient dans des pensionnats au Canada, selon une enquête inédite que La Presse Canadienne a obtenue.

Mis à jour le 18 févr. 2013
Colin Perkel LA PRESSE CANADIENNE

On sait depuis longtemps que de jeunes autochtones sont morts dans ces pensionnats, mais c'est la première fois que ces décès sont quantifiés à la suite d'une analyse systématique d'archives des gouvernements, d'écoles et d'autres sources.

«Il s'agit de chiffres réels et confirmés», a déclaré à La Presse Canadienne le gestionnaire de recherche Alex Maass, du Missing Children Project, joint à Vancouver.

«Chaque mort est confirmée par une documentation de première main, indiquant qu'il y a eu décès, le lieu et le moment où elle survenue et les circonstances», a-t-il précisé.

Le nombre de 3000 pourrait s'accroître à mesure que de nouveaux documents d'archives, notamment de sources gouvernementales, seront analysés.

La cause première de décès - et de loin - est la maladie.

Durant des décennies, à compter d'environ 1910, la tuberculose a fait les plus importants ravages, notamment parce qu'on ignorait comment les maladies se propageaient.

«Les écoles étaient un lieu particulièrement propice à la transmission de la tuberculose, a expliqué M. Maass. Les dortoirs servaient d'incubateurs.»

L'épidémie de grippe espagnole, en 1918-1919, a également fait des ravages, tant chez les enfants que chez les employés. Dans un épisode de trois mois particulièrement funeste dans un pensionnat de Spanish, en Ontario, 20 enfants sont morts, selon les archives.

Bien que l'analyse statistique reste à faire, les documents montrent également que des enfants sont morts de malnutrition et d'accidents. Les incendies étaient fréquents, décimant tant les élèves que le personnel. Les noyades ou l'exposition au froid étaient d'autres causes fréquentes de décès.

En tout, quelque 150 000 enfants autochtones ont subi les affres du système de pensionnats, établi et géré par l'Église dans les années 1870 et en vigueur jusqu'aux années 1990. Dans plusieurs cas, les jeunes autochtones étaient forcés à y aller en vertu d'une politique fédérale qui visait délibérément à «civiliser» les peuples autochtones.

Plusieurs élèves y furent agressés sexuellement, physiquement et psychologiquement. De nombreux jeunes se sont suicidés alors que d'autres sont morts en fuyant leur pensionnat.

Un de ces épisodes, d'une tristesse inouïe, avait pour une rare fois attiré l'attention des médias en 1937, alors que les corps de quatre garçons âgés de 8 et 9 ans qui avaient fui leur pensionnat avaient été trouvés gelés ensemble sur le lac Fraser. Ils étaient à moins de 1 km de chez eux.

Une enquête du coroner avait par la suite recommandé que l'on «limite» la «discipline corporelle excessive».

Selon les archives, le nombre de morts n'a chuté considérablement qu'après les années 50, bien que certaines morts soient survenues jusque dans les années 70.

«La question que je me pose est la suivante: est-ce que j'enverrais mon enfant dans une école privée où il y a eu ne serait-ce qu'un ou deux décès l'année précédente sans y regarder de plus près?» s'est interrogé Alex Maass.

«On ne s'attend pas, normalement, à des morts dans un pensionnat privé.»

Sauf que, dans les pensionnats pour autochtones, la mort était une réalité telle que les plans d'architectes de plusieurs d'entre eux comprenaient des cimetières, qui étaient aménagés avant même la construction de l'édifice.

Alex Maass, qui a une formation d'archéologue, a indiqué que les chercheurs ont répertorié 50 lieux d'inhumation en marge du projet.

Environ 500 victimes ne sont toujours pas identifiées. L'information entourant leur mort, basée sur les informations des directeurs de pensionnats, se trouvait dans les rapports annuels du ministère des Affaires autochtones.

Les rapport annuels de décès ont été faits de manière systématique jusqu'en 1917, année où on y a abruptement mis un terme.

Selon M. Maass, il est évident qu'on a décidé en toute connaissance de cause de cesser de signaler ces morts.

Dans les années 90, des milliers de victimes ont poursuivi les communautés religieuses qui dirigeaient les 140 pensionnats ainsi que le gouvernement du Canada. Une entente de 1,9 milliard de dollars, conclue en 2007, a mis un terme aux poursuites, entraîné des excuses du premier ministre Stephen Harper et la mise sur pied de la Commission de vérité et réconciliation.

Les enquêteurs, qui agissaient pour le compte de la Commission, ont passé au peigne fin plus d'un million de documents gouvernementaux et d'autres archives.