Un ancien haut fonctionnaire qui a quitté l'Agence canadienne de développement international (ACDI) dans la disgrâce après avoir détourné les ressources gouvernementales - et qui ne devait jamais plus travailler pour Ottawa en raison de ses abus répétés - a réussi à se dénicher un nouvel emploi de rêve comme... gestionnaire globe-trotter d'un budget de 20 millions de dollars injecté par son ex-employeur dans des îles paradisiaques des tropiques.

Publié le 14 févr. 2013
Vincent Larouche LA PRESSE

Personne n'avait encore attiré l'attention du ministre de la Coopération internationale, Julian Fantino, sur cette affaire. Il s'est empressé hier de suspendre les paiements au projet de développement en question, en réaction aux questions de La Presse. Selon nos sources, le ministre s'est montré «troublé» au cours de discussions à ce sujet, hier. Il a informé son personnel qu'il suivrait personnellement le dossier.

«Il a été porté à mon attention qu'un ancien employé de l'ACDI pourrait avoir été en conflit d'intérêts. Je suis profondément inquiet de cette affaire, que je transmets immédiatement au Commissaire à l'intégrité du secteur public pour examen», a-t-il déclaré.

Mauvais souvenir

L'ancien haut fonctionnaire, Naresh Singh, a laissé un mauvais souvenir à l'ACDI, où il a été cadre pendant plusieurs années. En septembre 2010, le Commissariat à l'intégrité du secteur public a reçu une dénonciation concernant les «actes répréhensibles» de ce directeur général du bureau de Gatineau. Devant une preuve écrasante, M. Singh a quitté ses fonctions en cours d'enquête.

La semaine dernière, le commissaire Mario Dion a dévoilé un rapport d'enquête dévastateur révélant que Naresh Singh avait forcé les fonctionnaires de son bureau à travailler à son enrichissement personnel pendant leurs heures de travail, en assurant le suivi et la planification de ses contrats commerciaux privés de consultant en développement international.

Il s'était placé en conflit d'intérêts à répétition en concluant des contrats commerciaux personnels avec un organisme qui fait aussi affaire avec l'ACDI. Il utilisait même son courriel de dirigeant de l'ACDI pour correspondre avec des clients potentiels.

En réaction au rapport, le ministre Fantino avait déclaré que des mesures avaient été mises en place pour qu'une alarme soit déclenchée si Singh cherchait un jour à être réembauché par le gouvernement fédéral.

Seul problème: le rapport du commissaire parlait d'un directeur général délinquant, sans jamais nommer Naresh Singh. Il fallait protéger son droit à la vie privée, a expliqué Édith Lachapelle, porte-parole du commissaire.

Quant à l'ACDI, elle a tout fait pour protéger l'identité de son ancien haut dirigeant. L'organisme a refusé d'accorder une entrevue à ce sujet et a même refusé de fournir à La Presse les organigrammes publics de l'Agence pour les années au cours desquelles Singh était cadre.

Un passé caché

Le passé trouble de Naresh Singh est donc demeuré caché. La Fédération canadienne des municipalités (FCM) en ignorait tout l'an dernier lorsqu'elle a reçu sa candidature au poste de directeur pour son projet CARILED, une initiative de microfinancement pour les pays des Caraïbes, financée à hauteur d'une vingtaine de millions par l'ACDI.

«Nous n'étions pas au courant de l'enquête. Et même aujourd'hui, en lisant le rapport de la semaine dernière, nous ne sommes pas capables de dire si c'est de lui dont il est question», a expliqué hier Sébastien Hamel, responsable des affaires internationales de la FCM.

Fort de son impressionnant CV, Naresh Singh a donc été choisi pour le poste de directeur de CARILED. Salaire: 100 000 $ par année, plus d'importantes allocations de déplacement. Il est entré en fonction le 1er février 2012 et a commencé une série d'au moins huit voyages dans des pays visés par le projet, où il était reçu avec les honneurs par des ministres. Parfois, il se faisait même accompagner de diplomates canadiens ou de fonctionnaires de l'ACDI - l'organisme d'où il était parti honteusement quelques mois plus tôt.

Un nouvel emploi

La Presse a demandé une entrevue à Naresh Singh lundi dernier, en précisant que les questions porteraient sur son passé caché.

Il n'a pas répondu, mais il a remis sa démission à la FCM le jour même. Il aurait déclaré avoir trouvé un nouvel emploi très intéressant, ce qu'il a été impossible de vérifier. M. Singh connaissait depuis octobre dernier la teneur du rapport dévastateur à son endroit.

La porte-parole du Nouveau Parti démocratique en matière de coopération internationale, Hélène Laverdière, ignorait tout du parcours de Singh, et n'était donc pas en mesure de commenter son cas hier. Mais elle a saisi l'occasion pour demander plus d'ouverture à l'ACDI. «Le manque de transparence est absolument flagrant. [...] L'ACDI s'est refermée comme une huître et ça nuit à tous nos efforts de développement», dit-elle.

Quelques voyages de Naresh Singh pour CARILED :

> Barbade

> Jamaïque

> Guyana

> Dominique

> Sainte-Lucie

> Bélize

> Trinité-et-Tobago

> Grenade