C'est un des secrets de la guerre froide. Une société canadienne et des informaticiens canadiens auraient participé à une opération de sabotage orchestrée par la CIA qui a provoqué l'explosion du gazoduc soviétique en 1983, révèle un documentaire diffusé ce soir sur Radio-Canada.

Fabrice De Pierrebourg LA PRESSE

Cet épisode est précurseur du cyberterrorisme et des cyberattaques contemporaines fomentées par des États ou des réseaux criminels.

En mars dernier, le Service canadien du renseignement de sécurité a publié un rapport sur les «cybermenaces pesant contre les infrastructures du Canada». Les auteurs de cette analyse, obtenue par La Presse, avertissent que les attaques terroristes «physiques» ne sont plus la seule menace potentielle aux infrastructures de l'énergie, du transport, des finances, etc. Tout comme dans le récent film Skyfall, il faut désormais envisager un sabotage cybernétique pouvant mener jusqu'à la destruction physique.

«Les logiciels inactifs peuvent être programmés pour contrôler, perturber ou détruire certains éléments du système ciblé au moment choisi», écrivent les auteurs. Ceux-ci évoquent aussi les capacités cybernétiques «prodigieuses» de la Chine, de la Russie, de l'Iran, de la Corée du Nord et même de la Birmanie.

En 2011, un site jihadiste avait aussi suggéré la création d'un «cybercentre pour le jihad électronique» qui pourrait viser les systèmes «SCADA» de contrôle et de commande des réseaux d'«électricité, gaz, eau, aéroports, trains, métros» (rapport «secret» du CEIT de juin 2011).

Logiciel contaminé

Utiliser l'informatique pour détruire «à une date ultérieure» sans poser de bombe, c'est ce qui se serait passé en 1983 en Sibérie, selon le documentaire Bons baisers du Canada, présenté ce soir à Radio-Canada. Cette déflagration causée par un logiciel infecté par un virus fut si spectaculaire qu'elle a été captée de l'espace par des satellites-espions.

«Ce fut une belle explosion», s'esclaffe encore 30 ans plus tard Richard V. Allen, un ex-conseiller du président Reagan.

Cette fascinante enquête journalistique menée jusqu'à Moscou lève le voile sur le rôle joué par des Canadiens dans cette histoire typique de la guerre sans merci que se livraient l'Est et l'Ouest à l'époque.

Elle mettait en scène la CIA, Gus Weiss, un conseiller du président Reagan, qui est mort plus tard après une chute officiellement intentionnelle du haut de l'immeuble du Watergate à Washington, des informaticiens canadiens ainsi qu'une entreprise française ayant servi d'intermédiaire dans le recrutement par les services secrets français d'un colonel du KGB, Vladimir I. Vetrov.

Ce membre haut placé du KGB, qui avait été posté à Montréal, travaillait au sein du «directoire T», aussi appelé «Ligne X», unité spécialisée dans le vol de technologies occidentales. Au début des années 80, il offre ses services à la France par l'entremise d'un ingénieur de la firme Thomson-CSF, aujourd'hui Thales. Rebaptisé «Farewell» par le contre-espionnage français (DST), l'agent double divulgue des milliers de pages de documents secrets ainsi qu'une liste d'espions du Directoire T infiltrés en Occident. C'est lors d'un sommet du G7 à Montebello que le gouvernement américain apprend l'existence de Farewell, et que les Soviétiques sont à la recherche de différentes technologies. En particulier pour leur gazoduc transsibérien dont la construction était soumise à un embargo par Reagan.

Le système s'est emballé

Le plan «Deception Programm» de la CIA consista à leur laisser acquérir ou voler des «technologies habilement trafiquées pour qu'elles passent les tests de contrôle, mais qu'une fois installées, elles se détraquent», résume Gus Weiss dans des notes divulguées dans Bons baisers du Canada.

Dans le cas du gazoduc transsibérien, la CIA savait que les Soviétiques avaient contacté la firme canadienne Cov-Can. La société de Calgary, aujourd'hui disparue, aurait coopéré «étroitement», affirment certains, avec la CIA pour installer un cheval de Troie dans le logiciel en coopération avec une division du groupe français Thomson-CSF. Le logiciel censé éviter toute surpression a été trafiqué en grand secret par quelques ingénieurs, en particulier canadiens, en banlieue de Paris dans les bureaux de l'entreprise française, puis a été envoyé aux Soviétiques. Restait à attendre que le virus se réveille...

«Quand est venu le temps de contrôler la pression, le système s'est emballé et ça a explosé», raconte sobrement Thomas C. Reed, un ancien conseiller de Reagan.