La population vieillit et d'ici 2020, on estime que 20% des Montréalais verront leur mobilité se réduire. Les fauteuils roulants risquent d'être de plus en plus nombreux. À l'heure actuelle, on estime à 10% le pourcentage de la population - soit plus de 180 000 personnes - qui vit avec une limitation fonctionnelle. La Ville et la Société de transport de Montréal (STM) ont récemment annoncé d'ambitieux plans d'accessibilité universelle pour les personnes handicapées. Mais un bref coup de sonde sur le terrain suffit à démontrer l'ampleur de la tâche.

Mis à jour le 12 nov. 2012
Hugo Meunier LA PRESSE

Julien Gascon-Samson, 26 ans, sourit lorsqu'on lui propose candidement d'aller parler d'accessibilité dans un café de la rue Fleury, dans le quartier Ahuntsic. «On aimerait bien ça, mais c'est impossible pour nous dans ce secteur de la rue Fleury», soupire le jeune militant du Regroupement des activistes pour l'inclusion au Québec (RAPLIQ), également chargé de cours au département de génie logiciel à l'Université de Montréal.

En effet, seulement 30% des commerces de cette artère commerciale possèdent une rampe pour les personnes handicapées, bien que son installation ne coûte que quelques centaines de dollars. De ce nombre, la plupart sont de grandes chaînes telles que Jean Coutu, McDonald's ou Tim Hortons qui ont une politique interne d'accessibilité.



Impossible donc pour M. Gascon-Samson, un natif du quartier qui a les jambes paralysées depuis la naissance, de se faire coiffer chez le barbier local, d'acheter un croissant frais à la nouvelle boulangerie La Bête à pain, d'acheter des chaussures chez Leclerc, de goûter aux douceurs de la nouvelle chocolaterie Bonneau ou même d'acheter du lait au dépanneur Merry.

Des commerçants s'offrent parfois pour littéralement soulever les personnes en fauteuil roulant ou servir les clients directement à la porte, mais ces pratiques sont humiliantes aux yeux des principaux intéressés. «On semble toujours fatigants ou on a l'air de quémander quelque chose, mais les gens ambulants ne sont pas conscientisés à notre réalité», constate Linda Gauthier, cofondatrice du RAPLIQ, atteinte de sclérose en plaques.

L'aménagement d'une rampe leur conférerait un pouvoir d'achat équivalant à celui des personnes «ambulantes».

Même un aplanissement de quelques pouces suffirait à certains endroits, comme au magasin de chaussures Leclerc.

Le propriétaire, qui possède l'entreprise depuis des décennies, semble d'ailleurs un peu mal à l'aise au passage des personnes en fauteuil roulant. «Si on met une petite pente à l'entrée, ce serait glissant l'hiver pour les personnes âgées», soutient le commerçant, qui évoque la difficulté de plaire à tout le monde.

«Non, c'est facile, au contraire. Il suffit d'un peu de volonté», souligne Linda Gauthier.

Avec ses 30% de commerces accessibles aux fauteuils roulants, la promenade Fleury n'a pas la pire fiche en la matière: c'est la Petite Italie qui la détient, avec à peine 10% de commerces accessibles, selon les statistiques du RAPLIQ. Les premiers de classe sont le Plateau-Mont-Royal et la rue Ontario. Toutefois, un peu plus du tiers des commerces n'ont pas de rampe pour les personnes en fauteuil roulant.

Pour le RAPLIQ, le manque de volonté politique est clair et les vrais changements ne pourront pas s'orchestrer sans l'apport des arrondissements et de la Ville. Des lois en vigueur aux États-Unis et en Ontario sanctionnent durement les commerçants qui résistent à l'aménagement de rampes d'accès. «En Ontario, les commerces ont jusqu'à 2025 pour s'y conformer. Au-delà de l'échéance, les amendes s'élèveront jusqu'à 35 000$ par jour», explique M. Gascon-Samson.

Ici, malgré l'adoption de plusieurs mesures ambitieuses (voir autre texte), le travail s'annonce colossal. Les rares commerces, outre les grandes chaînes, qui aménagent des rampes le font pour des motifs personnels. «La plupart du temps, ces petits commerçants ont des membres de leur famille en fauteuil roulant», note le chargé de cours.

Une balade en métro

Si boire un café est un casse-tête lorsqu'on est en fauteuil roulant, prendre les transports en commun l'est tout autant, sinon plus. Après notre promenade dans le quartier, M. Gascon-Samson doit se rendre à l'Université de Montréal, où il donne un cours en après-midi.

Il a fallu un peu plus de 1h30 pour couvrir les quelques kilomètres qui séparent la maison de M. Gascon-Samson et l'Université. Imaginez la situation en hiver, en dehors des heures de pointe.

En principe, les autobus montréalais, qui ont tous un plancher bas, sont adaptés pour accueillir des usagers en fauteuil roulant. En réalité, plusieurs sont défectueux, constate M. Gascon-Samson, qui a même créé une page web sur laquelle il consigne virtuellement les faits saillants de ses déplacements, bons ou mauvais.

Notre parcours en sa compagnie débute mal.

La rampe d'accès aux fauteuils roulants est défectueuse sur le premier bus de la route 51 qui s'immobilise devant nous. Par chance, un autre bus suit tout juste derrière, celui-là doté d'une rampe fonctionnelle. «Le bus est plus récent», explique le chauffeur.

Seulement 4 des 68 stations de métro montréalaises sont pourvues d'un ascenseur, dont les 3 de Laval. La STM, dans son plan, a prévu des budgets afin d'aménager des ascenseurs dans deux stations supplémentaires tous les trois ans. Une situation qui fait rager M. Gascon-Samson. «À ce rythme, ça va prendre 90 ans pour adapter le réseau», peste le jeune homme. L'UQAM est la seule université accessible en métro. Le chargé de cours doit donc se contenter de multiplier les correspondances d'autobus pour se rendre à l'Université de Montréal. À la sortie de son deuxième autobus, il doit longuement escalader la côte abrupte qui mène au pavillon où il enseigne.

Avant que nous nous séparions, M. Gascon-Samson s'informe de la date de publication. Le sujet lui tient évidemment à coeur et il est content lorsque des médias s'y intéressent ponctuellement. Il n'aurait de toute manière pas pu venir nous en parler aux bureaux de La Presse, qui ne sont dotés d'aucun accès aux fauteuils roulants...

L'accessibilité pour tous, aux yeux de M. Gascon-Samson, demeure un beau rêve.

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Accessibilité dans les commerces aux personnes handicapées

Petite Italie : 10%

Mile End: 50%

Plateau: 60%

Fleury: 30%

Masson : 55%

Ontario: 60%

Chiffres obtenus par le RAPLIQ, lors de leurs journées d'accessibilité.