Sans faire d'anthropomorphisme, on peut affirmer que le bien-être des animaux d'élevage n'est pas assuré chez nous, selon Jean-Paul Laforest, professeur au département des sciences animales de l'Université Laval.

Marie Allard LA PRESSE

Cinq grandes libertés doivent être accordées aux bêtes pour qu'elles soient dans une situation de bien-être relatif. Elles doivent être libres de la soif et de la faim, libres d'inconfort, soulagées de la douleur et de la maladie, libres d'exprimer leurs comportements naturels et libres de la peur et de la souffrance mentale.

Les animaux d'élevage du Québec ont à boire et à manger. Mais plusieurs vivent dans un inconfort «non seulement évident, mais qui a été mesuré», indique M. Laforest. Leurs comportements normaux - par exemple, se percher pour une poule pondeuse - sont souvent impossibles dans les cages ordinaires. Résultat: des poules tapent les barreaux de leur cage de façon répétitive pendant des heures, «signe d'un état de stress ou de souffrance mentale», ajoute le professeur.

Un enjeu inéluctable

«Du côté de la volaille, les gens commencent à s'en préoccuper», assure-t-il. Dans la production porcine, c'est plus difficile, étant donné la mauvaise rentabilité.

Par exemple, quoique décriée, la pratique qui consiste à couper la queue des porcelets continue. «Les porcs ont tendance à se mordiller la queue parce qu'ils sont entassés dans un parc relativement restreint, observe M. Laforest. Au lieu de la leur couper, on pourrait décider de changer complètement le système d'élevage. Mais c'est une option associée à des conditions économiques qui rendent ce choix difficile.»

Pour l'instant, le bien-être animal n'est pas une grande préoccupation au Québec, reconnaît le professeur. «J'ai la ferme conviction que ça va le devenir», prédit-il.

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TRUIES LIBRES À SAINT-HYACINTHE

Flairant la tendance à assurer plus de bien-être aux animaux d'élevage, Pierre Massie a inauguré une porcherie avant-gardiste, à l'été 2010. Les 1800 truies de sa ferme, à Saint-Hyacinthe, vivent leur gestation en groupes de 20 à 40 animaux.

Ces truies sont toujours confinées dans d'étroites cages, mais seulement pendant une trentaine de jours, le temps de confirmer qu'elles attendent bien une portée (d'une douzaine de porcelets, en moyenne). Elles passent les trois autres mois de gestation en bande, ce qui ne se fait pas sans heurts.

«Pendant les 24, 36 premières heures, la domination hiérarchique s'établit et il peut y avoir des bagarres, dit M. Massie. On crée un stress aigu au début, mais par la suite le stress chronique est moins élevé qu'en élevage ordinaire.» Chacune a droit à sa propre mangeoire, histoire d'éviter les bousculades qui peuvent provoquer une fausse couche.

La performance de cette porcherie n'est pas encore tout à fait aussi bonne que dans un élevage en cage. «Mais je pense que je vais y arriver», dit M. Massie. L'éleveur songe à donner de la paille ou du foin aux truies pour qu'elles mâchent au lieu de se chamailler. Il vient aussi de leur offrir des chaînes métalliques, un joujou bruyant qu'elles aiment! «Plus on augmente le bien-être animal, estime-t-il, plus l'animal nous le rend.»

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PARCE QU'ILS LE VALENT BIEN

Bien sûr, le citoyen est contre le fait de confiner des truies en cage. «Mais à l'épicerie, il va acheter le porc en solde», dit Daniel-Mercier Gouin, professeur d'agroéconomie à l'Université Laval. Les éleveurs québécois sont prêts à accroître le bien-être des animaux, mais les consommateurs accepteront-ils d'en payer le prix?

«Avec le rejet de la cage en production porcine, on parle d'une augmentation des coûts de production de 9%», indique M. Gouin. Faire passer les poules pondeuses des cages ordinaires aux cages enrichies coûte 14% de plus. Les laisser en liberté, c'est 22% de plus. «Il y a des consommateurs prêts à payer pour ça, souligne l'agroéconomiste. Mais c'est une niche.»

Comme le marché des oeufs est fermé à la concurrence extérieure, les producteurs pourraient hausser leurs prix sans trop de risques. Mais ce serait beaucoup plus délicat de le faire avec le porc du Québec, en concurrence avec celui des États-Unis et d'ailleurs. Ironiquement, à trop vouloir bien faire, «on pourrait du jour au lendemain détruire notre industrie de production porcine», observe Jean-Paul Laforest, professeur au département des sciences animales de l'Université Laval.

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PRODUCTION QUÉBÉCOISE DE PORC EN 2011

3560 producteurs (240 de moins qu'en 2010)

7,5 millions de porcs produits (0,2 million de moins qu'en 2010)

97% des porcs sont nés de truies en cage, pratique qui sera interdite en Europe le 1er janvier prochain.

3% des porcs sont nés de truies élevées en groupe.

Sources: Fédération des producteurs de porcs du Québec et duBreton.

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LES GÉANTS BOUGENT

Tim Hortons a demandé à ses fournisseurs d'éliminer les stalles de gestation pour les truies. Maple Leaf s'est engagé à faire de même, comme McDonald's, Wendy's et Burger King aux États-Unis.