Des milliers d'autochtones québécois vivent dans des maisons vétustes et surpeuplées. Déjà, en 2006, l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador sonnait l'alarme. Depuis, la pénurie de logements s'est aggravée. Sur le terrain, la grogne est palpable, comme l'a constaté notre collaboratrice.

Gabrielle Duchaine, collaboration spéciale LA PRESSE

L'heure de la douche est un véritable calvaire pour la famille Kelly. Dans une maison pas plus grande qu'un appartement de cinq pièces et demie, ils sont 11 à se bousculer pour occuper les premiers la salle de bains. Les derniers se doucheront à l'eau froide. «On se lave moins qu'on le voudrait, regrette le patriarche. On n'a pas le choix.»

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Comme des milliers d'autochtones québécois, les Kelly, membres de la communauté algonquine de Lac-Simon, en Abitibi, vivent dans une maison surpeuplée. Selon l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), il manquait en 2006 plus de 1700 logements dans les réserves de la province. Coût de construction estimé: 354 millions de dollars. Une étude publiée cet été par le ministère des Affaires autochtones du Canada laisse entendre que la situation s'est dégradée depuis cette date. L'an dernier, le gouvernement fédéral a alloué 20 millions aux réserves du Québec pour bâtir 277 unités neuves, l'équivalent d'une poignée de logements par communauté.

Sur le terrain, la grogne est palpable. «On ne peut plus vivre comme ça», dit Patrick Kelly, découragé. Il partage sa maison avec sa femme et leurs trois enfants, sa mère, son père, qui se déplace en fauteuil roulant, son frère et ses trois enfants. Lorsqu'on lui demande combien ils sont dans le logement, il regarde autour de lui. Lui même peine à garder le compte. «Je ne sais plus trop», avoue-t-il.

Sur le mur derrière lui, la peinture rose du salon est écaillée. La salle de bains sent le moisi. Les meubles sont usés et les portes d'armoires ferment mal. Inévitable, quand on est 11 à les utiliser. Sur le comptoir de la cuisine, trois énormes pains tranchés serviront de déjeuner à la famille durant la semaine.

Violence

Rien que sur le petit territoire de Lac-Simon, il manque aujourd'hui 300 maisons. Huit de plus qu'on en compte de construites. «Il y a des familles qui cohabitent à plus de 15, raconte le responsable du logement, Terri Babin. Des tâches aussi banales que faire à manger, étudier ou même aller à la salle de bains deviennent des sources de conflits explosifs. Des gens viennent me voir, complètement désespérés, et me demandent de déménager d'urgence parce qu'ils se sont chicanés ou même battus. Mais on n'a pas de place pour eux.»

Même son de cloche à 460 km de là, dans la réserve atikamekw de Manawan, dans le nord de Lanaudière, où on évalue à 400 le manque d'unités. Le taux d'occupation y frôle les 10 personnes par maison. «Il y a des frictions. Des chicanes», explique le Responsable des locataires du Conseil des Atikamekws de Manawan, Brad Flamand, adossé au mur craquelé et couvert de graffitis d'un petit bungalow gris qu'il va nous faire visiter. «Les gens vivent entassés les uns sur les autres, alors on voit plus de batailles, d'agressions sexuelles et physiques et de problèmes de consommation de drogue ou d'alcool. Souvent, on est surpris de voir qu'une personne qu'on connaît bien, qui est une bonne personne, s'est battue.»

Cinq ans d'attente

Ici, comme à Lac-Simon, comme dans la majorité des réserves de la province, les listes d'attentes s'allongent. Des dizaines de jeunes familles y sont inscrites et doivent patienter, en moyenne plus de cinq ans, avant d'avoir droit à un logis. En attendant, elles vivent avec enfants, parents, grands-parents, oncles et tantes, entassés à trois ou quatre par chambre dans les maisons qui ne comptent que cinq pièces. Jusqu'à quatre générations s'y côtoient.

«En ce moment, j'ai au moins 50 familles en attente», note M Flamand. Lui-même a dû patienter huit ans avant qu'on lui attribue un logement - qu'il n'a pas eu le loisir de choisir - pour y vivre avec sa femme et leurs deux filles. «J'ai chaque jour des gens qui m'appellent ou qui passent me voir. Ils viennent jusque chez moi pour se plaindre. Mais je ne peux rien faire. Alors ils se fâchent.»

Dale Nequado, 28 ans, fait partie des mécontents. Il vit avec neuf autres adultes et le bébé de sa nièce. La maison, officiellement louée à sa soeur aînée, est en mauvais état. «On appelle tout le temps au Conseil de bande pour qu'ils fassent des rénovations. Ils répondent qu'ils n'ont pas assez d'argent», dit l'homme pendant que sa mère de 70 ans fait la vaisselle dans le lavabo.

Partout dans la réserve, les logements, tous semblables, tombent en ruine. «Ça s'abîme vite parce qu'on est nombreux, explique Brad Flamand. Et les gens font moins attention parce qu'ils ne sont que locataires.» Au cours des six derniers mois, trois maisons ont flambé à Manawan à cause de circuits électriques désuets.

«Un enjeu majeur»

Sur les façades, des planches de bois entières ont été arrachées, laissant à leur place des cicatrices béantes. Les murs gris sont tapissés de dessins et de gribouillis vulgaires qui mélangent le français et l'anglais à l'atikamekw. À l'intérieur aussi, les murs sont noircis par des graffitis. Certains locataires vont jusqu'à écrire leur nom au-dessus de leur lit. Dans les sous-sols, qui servent souvent de chambre à la moitié de la maisonnée, l'odeur d'humidité prend à la gorge. La coutume est d'y accrocher le linge mouillé.

«C'est une véritable crise», a dénoncé le député néodémocrate d'origine crie Romeo Saganash, lors d'une entrevue accordée quelques jours avant son élection dans la circonscription québécoise d'Abitibi-Baie-James-Nunavik-Eeyou.

La directrice générale du Centre d'amitié autochtone de Val-d'Or, Édith Cloutier, qui suit la situation de près, est du même avis. «Le taux d'inoccupation est nul et la population grandit, dit-elle. C'est un enjeu majeur.»

Au ministère des Affaires autochtones du Canada, on reconnaît que le logement doit être amélioré. «Nous continuons à appuyer fermement le logement durable pour les Premières Nations vivant dans les réserves, écrit une porte-parole, Geneviève Guibert, dans un courriel envoyé à La Presse. Depuis 2006, nous avons fait d'importants investissements afin d'appuyer le logement.» Elle assure qu'Ottawa se conformera aux exigences de l'étude publiée cet été par son ministère, et qui propose une meilleure prévention du surpeuplement et de la détérioration, et un travail plus étroit avec les intervenants sur le terrain.

Dans les maisons, on attend de le voir pour y croire.