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La vie «en dedans»

Léo, un détenu en maison de transition à... (Photo : Alain Roberge, La presse)

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Léo, un détenu en maison de transition à St-Henri.

Photo : Alain Roberge, La presse

André*, ex-membre des Hells Angels, est passé d'un «valeureux guerrier aux yeux de ses chums» à un prisonnier que ses amis d'antan «n'osent plus regarder».

L'ex-motard livre ce témoignage pour dissuader les jeunes d'emprunter la voie criminelle dans le film Un trou dans le temps, présenté en primeur demain aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Cinq autres détenus qui ont écopé de lourdes peines y racontent aussi crûment comment ils ont gâché leur vie. Parmi eux, un membre du gang de rue des Rouges qui a tué une adolescente de 14 ans et le meurtrier d'un directeur de pénitencier à la fin des années 70. La Presse les a rencontrés à la prison fédérale Archambault de Sainte-Anne-des-Plaines cette semaine pour entendre leurs histoires de pen.

Dans le film, on voit André, ex-motard, lâcher un sacre en sentant « le vieil oreiller puant » sur lequel il dormira durant au moins 10 ans. Aujourd'hui, cet ex-narcotrafiquant épinglé à la suite de l'opération policière Printemps 2001 se sent bien seul.

«En prison, tu n'es protégé par personne. Même si tu as 50 gars autour de toi, s'il y en a un qui passe avec un pic, tes gars ne te servent à rien. Pis le gang, ça fait un temps. Un moment donné, tu te refermes sur toi-même», explique le criminel qui roulait sur l'or en trafiquant de la drogue. En prison, il gagne 1 $ de l'heure en travaillant à la buanderie.

La solidarité en prison n'existe plus, déplorent les détenus. «Il n'y a plus de code d'honneur. Ça se bitche toute l'un l'autre», raconte Léo. Les nombreux tatouages de ce braqueur de banque, dont plusieurs croix et des oiseaux, témoignent de ses 30 ans d'incarcération. «Fuck cops», peut-on lire sur ses doigts.

L'«école du crime» s'est transformée en école de la délation, disent les prisonniers. Léo est nostalgique de l'époque où les détenus «se mettaient ensemble contre le système» quand ils vivaient des injustices. Aujourd'hui, c'est chacun pour soi. Et la trahison est monnaie courante. «C'est ton meilleur ami qui va te poignarder dans le dos pour sauver sa peau», explique Ziad, ex-membre du gang de rue des Rouges condamné à une peine de 25 ans ferme pour deux meurtres et six tentatives de meurtre.

Gâcher sa vie

Les fouilles à nu, les repas infects, le manque de loisirs, le pouvoir des agents correctionnels, la violence entre détenus. Les prisonniers énumèrent un tas de raisons pour détruire l'image attrayante véhiculée par certaines émissions de télévision et films de l'univers carcéral. Mais il y a pire. «Le pire, c'est d'accepter que j'ai gâché ma vie», lance Ziad, le regard grave.

Aucun des détenus n'aurait pu s'imaginer écoper de peines aussi lourdes. «Tous les criminels se pensent invincibles. Pis une fois que tu te fais pogner, tu penses faire un an en dedans», souligne André, l'ex-motard.

La prise de conscience du mal commis peut aussi être très longue. Gérald a passé 39 ans en prison, notamment pour avoir assassiné un ex-directeur du pénitencier. Et il est toujours incarcéré dans la prison de sa victime. «Ça fait 7-8 ans que j'ai compris que je m'évaderais plus. Quel temps j'ai perdu !» affirme le doyen d'Archambault. Le déclic ? «L'âge, l'écoeurement», répond-il. Gérald prend soin à temps plein d'un autre détenu âgé, très malade, confiné à une chaise roulante.

Réactions de pen

Leur famille les empêche de sombrer, témoignent les détenus. Père de famille, André se considère chanceux de recevoir de la visite. Sa femme passe des fins de semaine entières avec lui dans l'une des «roulottes» familiales du pénitencier - qui sont en fait de petits bungalows entourés de barbelés. «La première fois que je suis venue, je me suis dit : "Je ne peux pas croire que je vais faire ça 10 ans de temps"», dira-t-elle à la caméra. Certains détenus vont à la roulotte seuls, car ils ont perdu famille et amis en raison de leur vie criminelle.

Dans le documentaire, un autre détenu, Michel, prépare avec anxiété sa libération, après 29 ans «en dedans», à une évasion près. La cellule est devenue sécurisante au fil des années, constate-t-il à regret. «Dehors, tu vis plein de choses humiliantes. Tu n'as pas de sujets de conversation à part le pen. Pis, tu as encore des réactions de pen. Tu te méfies de toute. Tu rentres dans le métro, tu te fais pousser, tu as le goût de frapper», raconte celui qui a déjà séquestré des gardiens de prison.

Les détenus âgés s'inquiètent de voir des jeunes suivent leur trace. «Depuis quelques années, on voit plus de jeunes puckés ou avec des gros problèmes de dope. Ils sont désorganisés. Ils se font juger vite par les autres gars du pen. Ils s'isolent, puis ils font des conneries», se désole Michel.

«C'est rendu qu'il y a plein de psychiatrisés. Je ferais pas 30 ans dans un pen d'aujourd'hui», ajoute Léo, en maison de transition depuis cinq mois. À 57 ans, il est déterminé à tourner la page. «C'est certain que je vais mourir en prison si j'y retourne », dit-il. Même « le baloney est meilleur dehors qu'en dedans», souligne l'ex-voleur devenu cordonnier.

* Les détenus ont accepté de témoigner et d'être pris en photo à visage découvert. Toutefois, ils ont choisi de dévoiler seulement leur prénom dans le documentaire. Nous avons respecté leur volonté pour ce reportage.

Confronter les préjugés

«Détenus cherchent équipe désirant aider à mettre sur pied un projet vidéo.»

Cette petite annonce est tombée entre les mains d'étudiants en journalisme de l'UQAM. Ils n'avaient jamais mis les pieds en prison de leur vie. Le projet initial était destiné aux jeunes de 12 à 17 ans. But : confronter leurs préjugés sur la vie en milieu carcéral. En cours de route, le projet a grossi. Les étudiants ont obtenu leur diplôme. Et le documentaire Un trou dans le temps a vu le jour près de trois ans plus tard.

Service correctionnel Canada a autorisé le projet. «L'idée du film venait des détenus. Ça allait de soi que ce serait eux qui choisiraient les thèmes abordés», explique la réalisatrice, Catherine Proulx. L'équipe de tournage a décidé de leur donner toute la place. Sans narration. Ni entrevue avec des victimes, agents correctionnels ou direction de pénitencier.

Le documentaire est présenté en primeur aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal demain soir. Une autre représentation est prévue samedi. Il sera aussi diffusé l'an prochain sur les ondes de RDI.




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