Quelques minutes plus tard, et toute la famille mourait. Un duo de pêcheurs des Laurentides a sauvé une famille inuite des eaux glacées, mais n'a rien pu faire pour le petit garçon de 3 ans. Récit.

Mis à jour le 23 juill. 2018
Fanny Lévesque LA PRESSE

« Pourquoi on était là ? » La question tourne encore dans la tête d'Olivier Sadones et de Claude Berger. Le 9 juillet dernier, les deux pêcheurs chevronnés se lançaient à l'assaut de la grande rivière Arnaud, mieux connue sous le nom de Payne, près de la baie d'Ungava. Le sort a plutôt voulu que leur destin croise celui d'une famille d'Inuits que les eaux s'apprêtaient à avaler.

Ce matin-là, Olivier et Claude s'assurent que le poids est bien réparti dans le canot. Ils retournent vers Kangirsuk après avoir séjourné deux jours au camp personnel de leur guide, Aloupa Taqulik. Claude le connaît bien. C'est la quatrième fois que le Québécois pêche sur la rivière Payne, pour prendre de l'omble chevalier.

« Aloupa nous a invités chez lui. Son camp est situé sur une presqu'île. C'est une section réservée aux Inuits. C'était un privilège pour nous de nous y rendre », raconte Claude Berger, rencontré avec son ami Olivier Sadones, quelques jours à peine après leur retour.

Peu avant le retour, vers 10 h, M. Sadones remarque une famille qui s'apprête elle aussi à redescendre vers le village. La Presse a pu confirmer qu'il s'agissait d'un couple d'Inuits avec leurs trois enfants, deux garçons de 3 et 11 ans et une fillette de 5 ans, accompagné d'une cousine de 12 ans.

« Je les trouvais beaux », dit-il. Il choisit d'immortaliser le moment.

Olivier ne le sait pas, mais il s'agira de la dernière photo de la famille réunie.

Sur la rivière, les pêcheurs conduits par leur guide traversent un secteur périlleux où se rencontrent l'eau douce et l'eau salée, expliquent-ils. « On dirait que les eaux se disputent entre elles, ce qui fait l'effet d'une force anormale. À première vue, on ne se méfie pas, mais une fois dans le rapide, on comprend vite qu'il y a un grand danger », indique Claude.

SCÈNE INOUBLIABLE

Le duo de Québécois l'a d'ailleurs appris à ses dépens lors de l'arrivée. « On n'a pas tellement aimé ça », disent-ils. Heureusement pour eux, le rapide se traverse mieux à leur retour. Ce ne sera pas le cas pour la famille d'Inuits. Au loin, ils aperçoivent une scène qu'ils n'oublieront jamais. « Là, ç'a été la stupéfaction totale », affirme Claude.

« La mère est accrochée à la coque du bateau, qui se trouve au-dessus de l'eau, à l'envers. Les deux filles sont accrochées après elle. La mère... La mère. Crier comme ça », relate-t-il difficilement. « Le père est plus loin sur une roche, il est figé là. Et dans l'eau, plus loin aussi, un garçon d'une dizaine d'années essaie de retrouver son frère. »

« Là, c'est la panique. On se parle, mais on ne se comprend plus personne. Aloupa court partout dans le bateau. Tu ne réfléchis pas. On s'approche des filles, on réussit à les embarquer », poursuivent les hommes. « Après, on est allés chercher le petit bonhomme qui cherchait son frère... Il ne faisait que râler. Il était en hypothermie avancée. »

« La mère, elle pleure... elle pleure. Ce n'était pas endurable de voir cette maman-là pleurer. Elle était gelée et elle criait : "My baby, my baby..." On ne l'a jamais vu, son bébé. » - Olivier Sadones et Claude Berger

Selon le récit des pêcheurs, l'enfant de 3 ans aurait glissé à travers sa veste de flottaison, trop grande pour lui. Une version que confirme le maire de Kangirsuk. L'embarcation aurait vraisemblablement chaviré à la sortie du rapide. Selon M. Berger, tous les membres de la famille semblaient porter une veste de flottaison.

EAUX GLACIALES

Olivier, Claude et Aloupa récupèrent finalement le père. Lui aussi est trempé. « L'eau est tellement froide, dans cette rivière, que tu ne peux pas te laver les mains », illustre Claude. Olivier se couche sur le garçon pour le réchauffer. Ses jambes sont blanches « comme du lait » et il n'arrive pas à les bouger. Les filles se réfugient dans une petite cabine aménagée sur l'embarcation.

Heureusement, le trio aperçoit un camp isolé le long de la rive. « On a clenché pour là. Quand on a débarqué, Olivier a pris le petit sur son dos. On avait avec nous nos vêtements de rechange », continue Claude. « On leur a tous donné notre linge, nos habits », ajoute Olivier. « La maman, on lui a mis ses chaussettes, tellement elle tremblait », dit-il.

Ils allument de petits réchauds et tentent de sécher les vêtements de la famille. Aloupa a un téléphone satellite. Il essaie d'appeler des secours. « On était tous énervés, on a fini par avoir le signal », relate Claude. Un hélicoptère se met en vol. Olivier s'empare d'un chandail orange et monte sur une butte pour signaler leur présence.

« C'était comme un film », lance-t-il.

Les pêcheurs attendent les secours pendant environ 45 minutes. Olivier frotte les jambes du plus petit. 

« On a essayé de consoler la mère... Voir une mère pleurer son enfant qui vient de se noyer devant elle, c'était... C'était touchant. » - Claude Berger

Les deux filles, le garçon et la mère seront finalement héliportés vers le village nordique.

Les hommes repartiront par la rivière. « On est retournés pour essayer de trouver le bébé. On a ramassé ce qui flottait, ce qui était à eux. On n'a jamais retrouvé l'enfant », raconte Olivier, navré. En revenant vers Kangirsuk, les pêcheurs croisent des dizaines de bateaux déployés par les autorités inuites pour récupérer le bambin. Leurs recherches resteront vaines.

« POURQUOI ? »

Une fois revenus à terre, Claude Berger, Olivier Sadones et leur guide se sont étreints. Le trio n'avait plus vraiment le coeur à la pêche. « La nuit a été difficile », avoue Olivier, qui confie que les cris de la mère résonnent encore dans sa tête. « Disons qu'on avait tous la larme à l'oeil », ajoute Claude Berger, un retraité du secteur de l'alimentation.

« L'interrogation que j'ai eue, c'est pourquoi on était là ? Comment ça se fait qu'on se soit retrouvés là ? Je veux dire... dix minutes plus tard, et il en mourait six. C'était fini. Il n'y avait personne là. C'est carrément un hasard », estime-t-il. « Tout le monde aurait fait pareil. On était là au bon moment pour eux », ajoute Olivier Sadones.

Rentrés au bercail depuis le 11 juillet, les deux amis ressentent maintenant le besoin de raconter leur histoire. « Tout le reste de ma vie, Olivier et moi ainsi qu'Aloupa garderons en mémoire ce sauvetage qui a permis de sauver cinq êtres humains. Un jour, je retournerai sur la rivière Payne parce que j'adore cet endroit », déclare Claude.

« Ce que nous avons vécu cette journée-là a été pour nous la pire expérience de notre vie. [...] C'est un douloureux souvenir, mais en même temps, nous sommes fiers d'avoir pu sauver cette famille. »

***

PRISÉE DES PÊCHEURS


La rivière Payne est l'une des plus imposantes à se jeter dans la baie d'Ungava. Gelée une bonne partie de l'année, l'eau ne coule librement que quelques mois d'été. Les températures les plus clémentes tournent autour de 7 °C. Elle porte aussi le nom de rivière Arnaud à la mémoire du père oblat Charles-André Arnaud. La rivière est prisée pour la pêche à l'omble chevalier.

Photo Olivier PontBriand, La Presse

Les pêcheurs Claude Berger et Olivier Sadones ont sauvé d'une mort certaine cinq des six membres d'une famille inuite après que leur embarcation se fut renversée sur la rivière Payne, près de la baie d'Ungava, le 9 juillet dernier