Ligotés, aspergés d'eau de Javel et menacés de mort par leurs assaillants, les deux hommes victimes du vol de 800 000 $ d'équipement informatique survenu la semaine dernière dans une «mine de cryptomonnaie» de Saint-Augustin-de-Desmaures, près de Québec, estiment que les voleurs répondaient à une «commande».

Mis à jour le 21 mars 2018
Tristan Péloquin LA PRESSE

Il était environ 21h lorsque David Fortin Dominguez est arrivé à l'entrepôt anonyme de la banlieue de Québec, où lui et ses partenaires de Crypto Technologies inc. exploitent une «mine de cryptomonnaie». En tout temps, 600 puissantes cartes graphiques spécialisées dans les calculs cryptographiques y tournent bruyamment, participant à la confirmation de transactions en cryptomonnaie réalisées partout dans le monde.

Dès qu'il a ouvert la porte, trois hommes lui ont foncé dessus et lui ont ligoté les mains avec du ruban d'électricien. «La seule chose qu'ils ont dite, c'est : "Ferme ta gueule ou on te tue." Ils avaient des couteaux. Ils m'ont menacé de me poignarder si je faisais du bruit», raconte M. Fortin Dominguez.

Son frère et partenaire d'affaires, Jonathan, arrivé plus tôt, était déjà ligoté. «Les gars avaient aussi battu mon chien et l'avaient enfermé dans une pièce», raconte David.

Les assaillants - ils étaient cinq au total - lui ont vidé un restant de bidon d'eau de Javel sur le corps, dit M. Fortin Dominguez. «Ça a brûlé un peu, mais je ne  m'en suis pas trop préoccupé sur le moment. Je m'inquiétais surtout pour mon frère qui, lui, était complètement imbibé.»

Les présumés voleurs avaient déjà commencé à charger un camion cube d'équipement, mais «n'avaient aucune idée comment s'y prendre». «Quand ils se sont rendu compte que ça prendrait la nuit, ils ont paniqué», affirme-t-il. Les voleurs auraient brisé plusieurs pièces lors de l'opération. Ils ont aussi aspergé d'eau de Javel toutes les cartes graphiques qu'ils n'ont pas été en mesure de voler.

«On ne sait pas trop pourquoi ils ont utilisé l'eau de Javel. On a regardé sur internet, et on pense qu'ils se sont inspirés du film The Town [de Ben Affleck], dans lequel des voleurs de banque font ça à la fin de chaque vol. Je ne comprends pas leur trip, mais on pense que c'était pour effacer des empreintes digitales», indique M. Fortin Dominguez.

«Clairement, ces gars-là ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Ils n'allaient pas rouler eux-mêmes une mine de cryptomonnaie; ils n'y connaissaient strictement rien, c'était évident. Tu ne branches pas 600 cartes graphiques d'un coup sans qu'Hydro-Québec s'en rende compte. Et ils n'allaient pas vendre l'équipement non plus sur Kijiji, parce qu'il est tout enregistré à notre nom. Clairement, ces gars-là répondaient à une commande», soutient M. Fortin Dominguez.

La scène a été filmée par 16 caméras de surveillance, mais les voleurs sont partis avec le DVR et ont brisé les téléphones mobiles des deux frères. Mais les deux victimes étaient si mal ligotées qu'elles ont réussi à se défaire de leurs liens et ont pu identifier le camion cube loué avec lequel les voleurs prenaient la fuite.

Un «singe» utilisé pour intimider

Quelques minutes plus tard, le camion était retrouvé par les policiers à une vingtaine de kilomètres des lieux du crime. Yan Pichette, un des deux suspects qui auraient été à bord du véhicule, a été accusé de vol qualifié, de séquestration et de possession d'un bien obtenu illégalement. M. Fortin Dominguez a l'impression que c'est lui qui dirigeait l'opération. «Il criait ses ordres aux autres personnes. Il avait l'air super nerveux», dit-il.

Ancien boxeur et champion de kickboxing, Pichette avait déjà plaidé coupable en 2012 à des accusations de séquestration, d'intimidation et complot.

Dans cette histoire, Yan Pichette a été décrit en cour comme étant «le singe» appelé par son patron pour «régler le compte» d'un entrepreneur du domaine du transport qui lui faisait concurrence. 

Les faits, admis par Pichette, se sont déroulés près de Neuville, sur une bretelle de l'autoroute 40, où on a pris le véhicule du concurrent du patron en souricière avec trois camionnettes. La victime a enregistré toute la scène avec son téléphone portable.

«M. Pichette, en raison de son physique imposant, a été appelé sur les lieux par son patron» pour inciter l'entrepreneur à quitter le métier, résume le juge Rosaire Larouche dans un enregistrement du procès. Le patron «réfère à M. Pichette en disant que c'est ce dernier qui va régler son compte [au concurrent]», précise la procureure de la Couronne Geneviève Bédard.

Ce patron, qui a lui aussi plaidé coupable à des accusations de complot et intimidation pour cette affaire, s'affiche sur Facebook comme étant un membre des Heaven's Demons, considérés par la SQ comme étant un club-école des Hells Angels. Ses membres ont été aperçus lors d'une fête tenue pour l'anniversaire de la conjointe d'un membre en règle des Hells Angels à Boisbriand, en novembre dernier, selon une source policière.

En 2012, Yan Pichette a aussi été arrêté dans le cadre d'une opération policière de la SQ appelée Projet Intraitable, lors de laquelle un réseau de distribution de cocaïne de la région de Québec a été démantelé. M. Pichette a reconnu devant la cour avoir agi comme livreur pour ce réseau. Les policiers ont trouvé chez lui deux onces de cocaïne et une liste de comptabilité liée à l'organisation criminelle. Il a plaidé coupable à des accusations de trafic de cocaïne et de complot.

Des entrepreneurs heureux dans leur malheur

Dans le cas du vol de Saint-Augustin-de-Desmaures, rien n'indique que les assaillants voulaient d'une façon ou d'une autre intimider les entrepreneurs. «Ils sont clairement arrivés pour voler l'équipement, répète M. Fortin Dominguez. C'était possiblement destiné à quelqu'un qui exploite déjà une mine ailleurs», avance-t-il.

La dernière semaine a été plutôt éprouvante pour lui et son frère, mais pas pour les raisons qu'on peut imaginer. «Cet incident a attiré beaucoup d'attention sur nous. On a passé la semaine à rencontrer des partenaires d'affaires potentiels et des anges-investisseurs, et à signer des contrats avec des fabricants de cartes graphiques, indique M. Fortin Dominguez. Des gens ont vu notre potentiel. Ça nous permet de prendre de l'expansion. C'est fou! Nous allons quintupler la taille qu'on avait à cause de cette histoire», estime l'entrepreneur.