« Je sais que tu aimes ça ! », a lancé le militaire Barry Rutherford en frottant son sexe dans le dos de sa victime. Un aviateur des Forces armées canadiennes qui s'est livré à des attaques gratuites et répétitives contre une jeune militaire à l'automne 2016 a été renvoyé de l'armée hier par la Cour martiale pour son comportement « inacceptable ».

Louis-Samuel Perron LA PRESSE

Une vingtaine de recrues sont au garde-à-vous, alors que plus loin, des soldats défilent dans le corridor sombre, regardant droit devant eux. Dans ce va-et-vient, la Cour martiale permanente de Saint-Jean-sur-Richelieu passe inaperçue dans les profondeurs de l'imposant bâtiment d'une dizaine d'étages de la Garnison Saint-Jean. Seuls trois drapeaux formant un trident derrière la juge militaire agrémentent cette salle anonyme rarement visitée par les journalistes.

Hier, une vingtaine de militaires ont assisté au dénouement des démêlés de Barry Rutherford.

« L'aviateur Rutherford a trahi la confiance de ses frères d'armes. Il a trahi la confiance des Canadiens. » - La capitaine de frégate et juge militaire Sandra Sukstorf, en rendant sa décision, hier

L'homme de 28 ans faisait face à la justice martiale pour des gestes commis contre une jeune militaire en septembre 2016 à Saint-Jean-sur-Richelieu.

L'aviateur Barry Rutherford a plaidé coupable à quatre chefs de voies de fait et à deux chefs de conduite déshonorante en vertu de la Loi sur la défense nationale. Ce dernier crime n'a pas réellement d'équivalent dans le Code criminel. Toutefois, dans ce contexte, il s'apparente à des gestes de nature sexuelle, puisque l'accusé reconnaît avoir touché les seins et les fesses de sa victime sans son consentement.

UNE AMITIÉ QUI DÉRAPE

Au moment des événements qui lui sont reprochés, l'aviateur faisait partie de l'École de leadership et de recrues. Il se lie d'amitié avec sa victime, dont l'identité est protégée par une ordonnance de non-publication. Mais très vite, il « repousse les limites » de leur amitié en glissant des glaçons dans le soutien-gorge de sa victime, puis en touchant ses seins pour retirer les objets indésirables.

L'accusé ne s'arrête pas là et surprend sa victime en l'immobilisant par-derrière et en la poussant apparemment sans raison.

« J'aime être en contrôle. J'aime ça parce que tu ne te débats pas. » - Barry Rutherford à sa victime, lors d'une agression

À d'autres occasions, il tire les cheveux de sa victime, au sol, et la repousse violemment contre un mur.

Le jeune aviateur de l'armée subit finalement les contrecoups de sa nouvelle démonstration de force. Il saisit sa victime par-derrière et lui retient fermement les bras d'une main, tout en la chatouillant de l'autre main. « Arrête ! Je n'aime pas ça. Lâche-moi ! », s'écrie-t-elle. La jeune femme assène alors un coup de pied et un coup de coude à son agresseur pour se sortir de son emprise.

UNE « COLÈRE CONSTANTE » 

Deux ans plus tard, les conséquences de ces six agressions sont toujours vives pour la victime. Nerveuse, la jeune femme a lu d'un trait une lettre à la cour, sans regarder l'accusé, assis deux mètres plus loin. Elle a expliqué ne plus être elle-même depuis ces événements et vivre avec une « colère constante ». « J'espère que vous serez capable de mettre ça derrière vous », lui a dit la juge avec empathie.

Le major Marc-André Ferron, procureur des poursuites militaires, et l'avocat de l'accusé, Me Jean-Marc Tremblay, ont tous deux suggéré hier à la juge de renvoyer l'aviateur de l'armée et de lui imposer une sévère réprimande. « Ça envoie un message clair et fort que ce crime est inadmissible », a fait valoir le major Ferron.

Dans sa décision, la juge Sukstorf a salué le courage de la victime d'avoir porté plainte et a lancé un message à tous les membres des Forces armées canadiennes. « Toute méconduite ne sera tolérée », a-t-elle insisté. La juge a toutefois sermonné la poursuite pour avoir maintenu l'accusé sous de sévères conditions pendant deux ans. Le jeune homme n'a pu sortir de la base militaire qu'à trois reprises pour retourner chez lui. Il n'a ainsi jamais eu l'occasion de voir ses deux neveux naissants.

À la toute fin de la lecture de sa décision, la juge Sukstorf s'est adressée tant à l'accusé qu'à la victime, qui avait les yeux rougis. « Nous devons aller de l'avant. Mettez cet incident derrière vous. Apprenez de cet incident. Vous avez tous les deux un brillant futur. »