Des documents d’enquête sur le vol de données de Desjardins rendus publics dépeignent un réseau bien rodé de fraudeurs liés au crime organisé, qui menaient une vie de luxe grâce aux millions détournés.

L’histoire jusqu’ici

  • À partir de décembre 2018, la police de Laval et la Sûreté du Québec ont enquêté sur le vol massif de données survenu chez Desjardins, affectant au total 9,7 millions de clients.
  • Le 12 juin, la police de Laval a accusé quatre individus dans le cadre de son « projet Glaive » sur les fraudes commises en utilisant les données dérobées.
  • Ils auraient volé 8,9 millions de dollars en modifiant les mots de passe des clients et en détournant des sommes par l’entremise de la plateforme en ligne AccèsD, de septembre 2018 à janvier 2019.

Les déclarations déposées pour obtenir des mandats de perquisition dans le cadre du projet Glaive portent en grande partie sur les quatre individus que la police de Laval a accusés le 12 juin. Ayoub Kourdal, Imad Jbara et Nassim Alikacem sont accusés de fraude de plus de 5000 $, de trafic de renseignements identificateurs, de possession de renseignements identificateurs et d’usurpation d’identité. El Mehdi Ahlafi fait face à des accusations moindres de possession de renseignements identificateurs dans le but de commettre des fraudes.

Selon la police, leur réseau aurait volé 8,9 millions de dollars aux clients du Mouvement en accédant à la plateforme en ligne AccèsD et en modifiant leurs mots de passe.

PHOTO FOURNIE PAR LA POLICE DE LAVAL

Ayoub Kourdal

PHOTO FOURNIE PAR LA POLICE DE LAVAL

Imad Jbara

Les enquêteurs précisent dans les documents qu’Ayoub Kourdal « est fortement connu […] pour ses liens avec des individus reliés au crime organisé ».

Il aurait reçu la visite des policiers à répétition à son condo du boulevard Chenonceau à Laval. En octobre 2018, les agents l’ont trouvé blessé à la tête, après une agression par trois hommes armés d’un couteau et d’une arme à feu, selon la police. Il aurait toutefois refusé de collaborer à l’enquête.

Dans une tablette électronique saisie en février 2019, les enquêteurs ont trouvé des photos de Kourdal sur laquelle il porte un pistolet à la ceinture. Sur d’autres images, il manipule « de grosses sommes d’argent », ainsi que « des montres et bijoux qui semblent être de grande valeur ».

Un autre accusé du 12 juin, Imad Jbara, était connu de l’escouade Éclipse de la police de Montréal spécialisée dans la lutte contre la violence armée.

En mars 2019, Kourdal et Jbara habitaient ensemble dans un appartement de la tour de condos de luxe Roccabella, au centre-ville de Montréal.

Les allégations des policiers n’ont pas été prouvées en cour.

Adresses IP identifiées

Selon les documents, les policiers ont pu identifier les fraudeurs allégués en croisant les adresses IP des ordinateurs utilisés pour leurs fraudes. (L’adresse IP permet de localiser un appareil électronique dans le web, comme l’adresse d’une maison dans une ville.)

Les suspects se seraient fait prendre en se connectant à leurs propres comptes légitimes sur AccèsD avec les mêmes appareils que ceux utilisés pour leurs fraudes.

Des millions évaporés

Les documents permettent d’apprendre que la fraude a d’abord visé une soixantaine de clients commerciaux chez Desjardins. Ils mentionnent aussi que la police de Laval a obtenu l’aide de la Gendarmerie royale du Canada, qui était présente lors d’une rencontre au siège social du Mouvement en février 2019.

Selon les déclarations policières, Alikacem (toujours recherché) aurait racheté des informations volées à Jean-Loup Leullier-Masse, un autre suspect arrêté le 13 juin. Leullier-Masse aurait lui-même reçu les données de Sébastien Boulanger-Dorval, un employé de Desjardins également accusé.

Après leurs vols, Alikacem, Kourdal et Jbara ont transféré des millions « dans différentes banques à travers le monde », mentionne la police.

Parmi leurs victimes figurent deux notaires ayant leurs comptes professionnels chez Desjardins. L’un d’eux s’est fait frauder pour 4,5 millions. La police note que le même montant a ensuite été transféré dans différents comptes à l’étranger.

Une bijouterie d’Atlanta aurait aussi reçu 100 000 $ pour l’achat de montres. La sœur de Kourdal se serait ensuite rendue dans la métropole géorgienne pour « récupérer les montres » de son frère, selon l’analyse de son cellulaire, saisi en février 2019.

Dans le cadre de son enquête, la police de Laval a d’ailleurs saisi une grande quantité de bijoux. Chez Alikacem, elle a mis la main sur une montre Audemars Piguet évaluée à près de 70 000 $.

Fraudes aux voitures de luxe

Les documents policiers mentionnent en outre un autre suspect dans l’enquête qui n’a toujours pas été arrêté ni accusé : Andréas Swierkot. Il aurait utilisé les identités de clients de Desjardins pour ouvrir des sociétés écrans, qui servaient ensuite à acquérir frauduleusement des véhicules de luxe.

Contactée par La Presse à son sujet, la police de Laval a indiqué que son dossier « est entre les mains du Directeur des poursuites criminelles et pénales », mais n’a pas expliqué pourquoi il n’était pas encore accusé. « Pour ne pas nuire aux procédures judiciaires, il y a certaines précisions que nous ne pouvons pas commenter », dit la porte-parole Geneviève Major.

La police note qu’il traîne un lourd casier criminel : usage de faux documents, fraude, délit de fuite causant des lésions, utilisation non autorisée d’un ordinateur… Les enquêteurs notent qu’en juin 2018, il roulait en Ferrari, alors qu’il magasinait un camion Range Rover.

Il aurait utilisé ses conjointes

Selon les documents, Swierkot a utilisé ses conjointes pour ses fraudes. En janvier 2019, l’une d’elles était interrogée par la police de Laval au sujet de son rôle dans cette affaire.

« La suspecte garde le silence, mais affirme qu’elle a peur de parler. Elle pleure et affirme qu’elle n’en peut plus, qu’elle est fatiguée de toutes ces histoires, relatent les documents policiers. Elle affirme ne plus savoir quoi faire pour s’en sortir. »

Après cet interrogatoire, la police a conclu qu’elle n’est « probablement qu’un pion » et qu’elle « loue des véhicules frauduleusement pour le compte de criminels dont possiblement son conjoint Swierkot ».

Les documents policiers font aussi référence à des déclarations obtenues dans le cadre d’une autre enquête sur lui, dans une affaire de harcèlement criminel envers une autre ex-conjointe. Elle habitait alors une « très grande » maison de luxe de la rue Montreuil à Laval.

« Lorsque je tentais de le larguer, il continuait à payer mes comptes de crédit malgré moi alors que je lui disais de ne rien me payer, a-t-elle confié aux policiers. Lorsqu’il a finalement compris que c’était vraiment terminé de mon côté, il a commencé à m’appeler à coups d’une centaine de fois par jour. Il me demandait de lui redonner 24 000 $ et les documents que j’avais sur lui. »

Elle leur a montré une saisie d’écran affichant un portefeuille de 387 bitcoins attribué à Swierkot, d’une valeur de 2,6 millions en février 2019. Une telle somme en bitcoins vaudrait aujourd’hui près de 30 millions.

En savoir plus
  • 200 millions
    Montant de l’entente entre Desjardins et les victimes du vol, entérinée par la Cour supérieure du Québec en juin 2022