Un préposé aux bénéficiaires qui se faisait passer pour un radiologue aurait touché 500 $ pour avorter de force une femme vulnérable avec une brochette à barbecue. Un crime « odieux » et « épouvantable », selon une juge, qui a refusé de libérer le travailleur de la santé pendant le processus judiciaire.

« Au Canada, nous avons la liberté de faire ce genre d’interventions dans un cadre médical, et surtout, sécuritaire. Cette femme s’est trouvée dans des conditions qui frappent l’entendement », a affirmé la juge Marie Kettlyne Ruben, le 16 mai dernier, au palais de justice de Montréal.

La Presse avait révélé cette sordide affaire début mai lorsque le conjoint de la victime était resté détenu pour sa participation à cet avortement clandestin. « C’est tellement barbare », s’était indigné le juge. Le pseudomédecin échappait toujours aux policiers lors de notre publication.

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Cally Boyongo Ngunda s’est fait arrêter par les policiers quelques jours plus tard, après s’être caché dans le métro de Montréal. L’homme de 45 ans est accusé d’agression sexuelle armée, d’agression sexuelle grave et de voies de fait graves à l’égard d’une femme de 24 ans, une demandeuse d’asile.

Arrivé l’été dernier au Québec, Cally Boyongo Ngunda travaillait jour et nuit comme préposé aux bénéficiaires pour envoyer de l’argent à sa famille au Congo : au CHSLD Fernand-Larocque à Laval et au CLSC d’Ahuntsic à Montréal, où il donnait des soins à domicile auprès de personnes très vulnérables.

Le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal a indiqué à La Presse qu’il ne travaillait plus au CLSC pour d’autres raisons que les accusations. Quant au CISSS de Laval, on indique qu’il a été congédié.

« Il est d’autant plus surprenant que quelqu’un qui a une formation pour prendre soin des gens comme préposé aux bénéficiaires puisse à ce point faire fi de l’intégrité physique d’une autre personne », a souligné la juge Marie Kettlyne Ruben.

Des soins pour « libérer l’esprit »

Selon le récit fait par la procureure de la Couronne MGeneviève Rondeau-Marchand, la victime souhaite garder l’enfant, mais son conjoint violent lui ordonne de se faire avorter pour des raisons financières. Il fait alors venir un « docteur », son compatriote Cally Boyongo Ngunda. C’est ce dernier qui dirige l’avortement, selon la plaignante, qui croit être traitée par un médecin.

Le pseudomédecin lui conseille de monter et descendre des escaliers pour transpirer. Puis, il insère dans le vagin de la femme un bâton de BBQ en bois avec un morceau de coton à l’extrémité. Il fait des va-et-vient à trois reprises. Il la nettoie ensuite avec une seringue d’eau chaude, selon le récit de la plaignante.

Notons que cette preuve n’a pas été testée devant les tribunaux.

Cally Boyongo Ngunda « prescrit » ensuite des médicaments. Les antibiotiques obtenus par le conjoint n’avaient aucune ordonnance sur la boîte. Sous les conseils du pseudomédecin, le conjoint répète la procédure pendant quatre jours. Mais la femme souffre tellement qu’elle pense mourir quelques jours plus tard. Son frère appellera heureusement les secours. Elle souffrait d’une infection.

Interrogé par les policiers, Cally Boyongo Ngunda a avoué être intervenu auprès de la plaignante, mais seulement après l’avortement. Il a raconté lui avoir fait un toucher pour « libérer son esprit » et avoir introduit ses doigts dans le vagin de la femme pour « voir s’il y a du sang ».

« Je ne suis pas médecin », se défend l’accusé

Des gestes qui « font tressaillir », selon la juge Marie Kettlyne Ruben, qui rappelle que la plaignante vient d’arriver au Canada, ne parle pas bien français et est victime de violence conjugale. Selon la défense, il n’y a toutefois aucune preuve liant les gestes reprochés à l’accusé et l’avortement de la plaignante.

Sur son passeport congolais, Cally Boyongo Ngunda mentionne être « radiologue ». Il a expliqué devant la cour être formé comme technicien en imagerie médicale au Congo. Une profession qui s’appelle « radiologue » dans son pays natal. Au Québec, un radiologiste ou un radiologue est un médecin spécialiste.

Sur Facebook, Cally Boyongo Ngunda se dit « radiologue au CHSLD Juif de Montréal », ce qui était faux. Certaines personnes le surnomment « docteur » sur sa page Facebook. Sur une photo, on le voit pratiquer une échographie au niveau du ventre, vêtu d’une blouse blanche. Une scène d’un film où il interprétait un médecin, se défend-il. « Je ne suis pas médecin », insiste-t-il.

Cally Boyongo Ngunda est arrivé au pays comme réfugié l’été dernier. Journaliste, comédien et « radiologue », il a expliqué au Tribunal avoir dû fuir son pays, car il animait des émissions politiques. Il a payé chèrement son militantisme : son fils de 9 ans a été assassiné ce printemps.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’avocat de la défense, MGabriel Bérubé-Bouchard (au centre)

L’avocat de la défense, MGabriel Bérubé-Bouchard, a avancé que l’accusé ne pouvait rester détenu simplement parce que les faits « dérangent » et qu’on parle de « baguettes dans le vagin ». « Si on le détient pour ces raisons-là, on a un problème », a-t-il plaidé.

Des arguments sèchement rejetés par la juge Marie Kettlyne Ruben, qui a refusé de mettre en liberté l’accusé pour deux motifs : le maintien de la confiance du public envers la justice et les risques de fuite de l’accusé.

Cally Boyongo Ngunda a-t-il pu faire d’autres victimes ? « Des démarches seront faites dans la communauté congolaise pour vérifier », a témoigné un enquêteur du Service de police de la Ville de Montréal.

L’histoire jusqu’ici

3 janvier 2024 : Une femme de 24 ans, qui veut garder son bébé, est avortée par son conjoint et un ami « médecin ».

30 janvier 2024 : Son conjoint est arrêté et accusé d’agression sexuelle grave. Son complice court toujours.

10 mai 2024 : Cally Boyongo Ngunda est finalement arrêté. Il fait face à de graves accusations.

16 mai 2024 : Une juge ordonne la détention de M. Ngunda jusqu’à la fin de son procès.