Un menteur aguerri qui a dérobé une cinquantaine de véhicules en vue de les exporter en Afrique grâce à un stratagème élaboré s’en tire avec une peine clémente de prison à domicile. Ekens Azubuike n’aura même pas à rembourser un sou. Il risque toutefois l’expulsion du pays.

Ce qu’il faut savoir

Un fraudeur a volé 59 véhicules accidentés à un encanteur grâce à un stratagème sophistiqué.

Ekens Azubuike a été déclaré coupable de fraude par un jury. Un juge l’a condamné à deux ans de prison à domicile, alors que la Couronne réclamait 30 mois de pénitencier.

Le fraudeur n’a rien à rembourser puisque la Couronne n’a pas fait la preuve du montant de la perte.

Quelques heures de délibérations ont suffi au jury pour déclarer l’homme de 52 ans coupable de fraude de plus de 5000 $ à la mi-mai au palais de justice de Montréal. Mercredi dernier, le juge James Brunton de la Cour supérieure l’a condamné à deux ans moins un jour, de prison à domicile et à deux ans de probation.

En entrevue avec La Presse, Ekens Azubuike se dit victime d’une « conspiration » de l’Agence des services frontaliers. Il accuse le juge d’être « biaisé » et d’avoir « protégé » l’État.

Il n’est pas question ici de vols de véhicule dans les rues, véritable fléau à Montréal. Le stratagème d’Ekens Azubuike était beaucoup plus élaboré. La Presse en avait d’ailleurs rapporté les grandes lignes en 2020. Essentiellement, il a acquis frauduleusement un lot de 59 véhicules vendus par un encanteur spécialisé dans la vente de véhicules accidentés rejetés par les compagnies d’assurances. Une fraude d’environ 300 000 $.

Lisez « Un faussaire aurait volé 55 véhicules d’un coup »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Ekens Azubuike a été arrêté chez lui en 2020.

Pour ce faire, Ekens Azubuike a mis sur pied une société à numéro en utilisant l’identité d’une personne à son insu. Le fraudeur a ensuite falsifié un paquet de faux documents, dont une lettre d’avocate et des papiers d’identité. Sa société bidon soi-disant spécialisée dans le transport de marchandises est devenue une cliente légitime de l’encanteur COPART, une multinationale américaine présente à Montréal.

Entre décembre 2019 et janvier 2020, la société bidon a acheté une cinquantaine de véhicules de COPART grâce à de fausses traites bancaires. Pendant cette période, Ekens Azubuike est même allé jusqu’à appeler COPART à plusieurs reprises sous un faux nom russophone.

Quand COPART a découvert que les traites étaient sans fond, il était trop tard. Des véhicules avaient été livrés. Par ailleurs, le jour même de la transaction, la société bidon avait déjà vendu les véhicules à Ekens Foundation International. C’est par l’entremise de cette société appartenant à l’accusé que de nombreux véhicules ont pris la mer vers l’Afrique.

Selon la preuve présentée au procès, sur les 59 véhicules dérobés, 27 ont été retrouvés, dont 4 au port de Montréal dans un conteneur. Une quinzaine de véhicules qui étaient déjà dans un bateau en direction de l’Afrique ont pu être rapatriés. On ignore ce qui est advenu des véhicules manquants.

L’art du mensonge

Ekens Azubuike, qui se représentait seul, n’a pas témoigné pour sa défense. Le juge Brunton le décrit comme un homme qui n’est « pas sincère » [disingenuous]. « Il est difficile de lui accorder de la crédibilité », a-t-il résumé.

C’est d’ailleurs par un mensonge qu’Ekens Azubuike s’est installé au Canada. En 2007, il est arrivé comme réfugié avec un faux passeport allemand et se disait persécuté au Nigeria en raison de sa participation à un mouvement séparatiste régional. Or, en 2010, Interpol a informé le Canada qu’un jugement utilisé par Azubuike pour justifier son récit était faux.

Le fraudeur a finalement été expulsé au Nigeria en 2015. À peine deux mois plus tard, il était de retour au Canada avec un passeport qu’il prétendait avoir perdu. Il dit maintenant avoir été torturé pendant son séjour au Nigeria et souhaite obtenir le statut de résident permanent pour motif humanitaire. Sans statut au Canada, il est visé par un ordre de renvoi. Mais le processus judiciaire est toujours en cours.

Le procureur de la Couronne MDenis Trottier réclamait de 25 à 30 mois de pénitencier et la restitution de 136 000 $ à la victime. Il a relevé de nombreux facteurs aggravants, dont la préméditation, la sophistication du stratagème, le vol d’identité et le montant de la perte.

Une peine plus sévère que ne l’espérait l’accusé

Le juge James Brunton se montre sévère à l’égard de la Couronne : il lui reproche de n’avoir fait aucune « réelle tentative » pour établir le montant de la fraude et de la perte subie par l’encanteur. Le juge souligne que l’encanteur a d’ailleurs décidé de mettre fin à une poursuite civile contre l’accusé. C’est pourquoi le juge a refusé d’obliger Azubuike à rembourser.

Pourquoi le juge a-t-il accordé une peine de prison à domicile à Ekens Azubuike ? Son analyse est résumée en un seul paragraphe. Le juge y souligne l’absence d’antécédent judiciaire de l’accusé, son respect des conditions de remise en liberté, ses problèmes de santé et le fait qu’il ne soit pas un danger pour la société.

« Le Tribunal souligne que les ennuis de santé de M. Azubuike ne l’ont pas empêché d’orchestrer un stratagème frauduleux prolongé et prémédité qui inclut la fabrication de documents », affirme le juge Brunton.

Ekens Azubuike espérait toutefois une peine de moins de six mois pour éviter son expulsion du Canada. Or, son crime méritait une peine plus sévère, malgré les impacts sur son statut d’immigration, selon le juge.

Ekens Azubuike a porté le verdict en appel. Le DPCP dit être en train de l’analyser.

MStephen Angers a agi comme « ami de la cour » dans cette affaire.