Les allégations d’abus et de maltraitance qui ont fait les manchettes depuis le début de l’été sont certes « très troublantes », mais on peut aussi voir l’autre côté de la médaille, plaide la commissaire à l’intégrité dans le sport au Canada, Sarah-Ève Pelletier. Car la parole qui se libère arrive à un moment où le sport canadien éprouve un « grand besoin d’éveil », estime-t-elle.

Publié le 8 août
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

C’est une tâche herculéenne qui attend l’ex-nageuse synchronisée dans ses nouveaux habits de commissaire à l’intégrité dans le sport. Elle prend les rênes du programme à un moment de grands bouleversements — pour la petite histoire, elle a officiellement entamé ses activités le 20 juin, jour où des patrons de Hockey Canada témoignaient en comité à Ottawa.

Deux jours après, la ministre Pascale St-Onge gelait leur financement fédéral. Elle a fait la même chose à Gymnastique Canada un mois plus tard. Dans les deux cas, on parle de « culture toxique ». Et dans les deux cas, pour retrouver accès à l’argent public, il faudra devenir signataire du Bureau du commissaire à l’intégrité dans le sport (BCIS).

Le système sportif canadien est dans une grande phase de transition en ce moment, et de notre côté, on essaie d’agir comme accélérateur de cette transition.

Sarah-Ève Pelletier, commissaire à l’intégrité dans le sport au Canada

Il faudra pédaler plus fort, à en croire le nombre actuel de signataires du BCIS.

Car sur 90 organisations sportives qui reçoivent du financement de Sport Canada, seules 4 le sont actuellement : le Conseil des Jeux du Canada, Le sport c’est pour la vie, Volleyball Canada et Canada Haltérophilie. À titre de commissaire, Sarah-Ève Pelletier ne peut pas révéler combien d’organisations ont manifesté le souhait de s’y joindre.

Tout au plus dira-t-elle son impression de sentir les plaques tectoniques bouger. « Les gens ont le courage de parler en ce moment et le courage de faire avancer les choses. Maintenant, tout le monde doit prendre la balle au bond et effectuer le changement de culture », insiste l’avocate de formation.

De l’importance d’être signataire

« Signaler un incident », lit-on dans le coin supérieur gauche du site internet du BCIS.

Le formulaire qui apparaît après deux clics peut être rempli par un athlète, un témoin, un entraîneur, un membre de la famille ou une personne qui a eu vent de certaines informations.

Mais à l’heure actuelle, seule une poignée de gens peuvent se mettre à leur clavier.

C’est qu’un incident qui violerait le Code de conduite universel pour prévenir et contrer la maltraitance dans le sport (CCUMS) ne peut être signalé si l’organisation ne fait pas partie des signataires du BCIS – d’où, on l’imagine, l’ultimatum formulé par la ministre Pascale St-Onge à l’intention de Hockey Canada et de Gymnastique Canada.

L’incident peut remonter à des années, voire des décennies.

On n’a pas mis de délai de prescription de trois ans, 30 ans ou autre. On n’est pas allés avec une ligne ferme comme ça. On a un ensemble de considérations qu’on va regarder.

Sarah-Ève Pelletier, commissaire à l’intégrité dans le sport au Canada

Là où les choses pourraient légèrement se compliquer, c’est si une plainte concerne une situation survenue avant l’adoption du Code de 2019 par l’organisation visée. Mais « ça ne veut pas dire qu’on va la rejeter, c’est juste que ça devient un peu plus complexe et que le bureau va devoir regarder plus attentivement la nature de la plainte », dit-elle.

« Un grand besoin d’éveil »

Sarah-Ève Pelletier, qui est formée en droit, hésite à poser un diagnostic sur l’état de santé du sport canadien.

« C’est sûr que c’est très troublant d’entendre les histoires qui ont fait les manchettes au cours des dernières semaines et des derniers mois. J’ai tendance, de mon côté, à voir un grand besoin d’éveil », avance-t-elle au téléphone de son bureau à Montréal, où elle est installée.

Je n’ose pas être optimiste à ce stade-ci parce que la mission ne sera pas atteinte tant qu’il y aura de l’abus dans le sport.

Sarah-Ève Pelletier, commissaire à l’intégrité dans le sport au Canada

Et peu importe ce qui sera mis en œuvre « pour régler ou faire la lumière sur ce qui s’est produit dans le passé, il faudra évidemment mettre un accent majeur sur la prévention et l’éducation pour s’assurer que ça n’arrive plus jamais », argue celle qui a notamment été juriste au Comité international olympique (CIO) à Lausanne, en Suisse.

Que la culture du sport au Canada, souhaite-t-elle, tourne autour « des bénéfices du sport » plutôt que sur des comportements qui n’ont « pas du tout leur place dans le sport ».

Lisez le dossier de La Presse « Sport amateur : Mettre en échec le climat toxique »

En savoir plus

  • 22
    Nombre de plaignants qui ont conclu des ententes à l’amiable avec Hockey Canada en l’espace de 33 ans et qui se sont partagé jusqu’à 12,45 millions de dollars.
    SOURCE : HOCKEY CANADA
    508
    La ministre Pascale St-Onge a suspendu le financement fédéral de Gymnastique Canada après qu’un groupe de 508 athlètes l’eut exhortée à le faire.
    SOURCE : lettre ouverte de Gymnastes pour le changement