À Urgences-santé, corporation ambulancière qui dessert Montréal et Laval, le nombre d’interventions pour des traumas par balle ou par arme blanche est en légère hausse depuis cinq ans. Et les victimes sont de plus en plus jeunes. La Presse est allée dans le feu de l’action.

Publié le 20 juin
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse
Alain Roberge
Alain Roberge La Presse

L’écran dans le véhicule de Johan Guenver clignote : « Code 27 ». Un évènement impliquant un « trauma par balle ou arme blanche » vient de survenir à Montréal-Nord. Deux hommes sont impliqués. Le paramédical superviseur allume gyrophare et sirène et se dirige rapidement vers les lieux.

Alors que Johan Guenver file à toute allure dans le trafic pour rejoindre le boulevard Albert-Hudon, un peu plus d’information s’affiche sur le tableau de bord du véhicule. Un des blessés aurait quitté les lieux. Une victime serait toujours sur place et aurait une blessure au bras. Puis, quelques secondes plus tard, on apprend que les policiers ont intercepté le fugitif et que ce dernier est blessé au cou.

Quand Johan Guenver arrive sur la scène, deux paramédicaux sont déjà sur place. Ils sont accroupis auprès d’un premier individu qui présente une importante lacération au bras et saigne abondamment.

Johan Guenver se dirige un peu plus loin vers le deuxième homme. Portant une casquette, un pantalon noir et un kangourou gris taché de sang, ce dernier est assis au sol et menotté dans le dos. Il a une plaie sur le cou. Le trou est si profond qu’on peut voir jusqu’à sa langue. M. Guenver soulève le chandail de l’homme, qui est étonnamment calme. Le paramédical cherche d’autres blessures. Mais il n’y a rien. M. Guenver entreprend de faire un pansement. Il est rapidement rejoint par un collègue du Groupe d’intervention médicale tactique (GIMT) qui l’aide dans ses manœuvres.

Photo Alain Roberge, LA PRESSE

Un homme, assis au sol et menotté dans le dos, a une plaie sur le cou. Le trou est si profond qu’on peut voir jusqu’à sa langue.

Le pansement bien en place, les deux paramédicaux demandent aux policiers de menotter leur patient par devant au lieu de derrière.

Si jamais on doit faire des manœuvres de réanimation, c’est plus facile quand les menottes sont à l’avant.

Johan Guenver

Durant l’intervention, des détails sur ce qui vient de se passer surgissent. Il s’agirait d’une histoire de rage au volant qui a mal tourné. Le premier homme aurait été blessé au bras par un ciseau. Le deuxième, poignardé au cou avec un tournevis.

Photo Alain Roberge, LA PRESSE

L’évènement serait lié à une histoire de rage au volant qui a mal tourné, selon des détails reçus duant l’intervention.

L’évènement n’est donc pas lié à ceux de la veille : le 8 juin, trois fusillades étaient survenues dans le Grand Montréal en moins de six heures. Avant de commencer sa journée, Johan Guenver appréhendait une soirée chaude. Mais cette intervention ne semble pour l’instant pas liée.

Une fois les saignements des deux hommes arrêtés, les paramédicaux d’Urgences-santé les embarquent dans deux ambulances et les dirigent vers l’hôpital du Sacré-Cœur, accompagnés de policiers. Au volant de sa voiture de superviseur, Johan Guenver rejoindra quelques minutes plus tard ses collègues à la sortie de l’hôpital pour débreffer avec eux. « Ça fait partie de mon travail de superviseur. J’interviens quand je suis le premier arrivé sur une scène. Mais je soutiens aussi les équipes », dit-il. Johan Guenver parle avec les paramédicaux Maggie Kocan et Mélissa Montplaisir. Il apprend que l’état de l’homme poignardé au cou s’est dégradé dans l’ambulance. Le saignement a beaucoup augmenté.

Une victime de 15 ans

Photo Alain Roberge, LA PRESSE

Johan Guenver discute avec des coéquipières dans le stationnement de l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal.

Un peu plus tard, on rejoint dans le stationnement de l’hôpital Notre-Dame, à Montréal, les paramédicaux Paolo Guérin et Gaétan Durocher. Les deux hommes sont membres du GIMT depuis plusieurs années. Composé de paramédicaux spécialisés pour intervenir dans des situations difficiles, le GIMT est appelé sur tous les cas de « code 27 » à Montréal et à Laval. « Je ne sais pas si c’est juste une impression, mais il me semble qu’il y a de plus en plus d’appels pour violence. J’inclus là-dedans les cas où la psychiatrie entre en jeu », dit Paolo Guérin. « C’est clair que ça augmente », confirme son partenaire, Gaétan Durocher.

Selon les données d’Urgences-santé, il semble en effet que les « code 27 » soient en légère hausse depuis 2016. Pour les cinq premiers mois de 2022, on compte 153 de ces interventions. Le nombre le plus élevé en sept ans, à l’exception de 2018, où l’on en comptait 161 pour la même période.

Paramédical depuis 17 ans à Urgences-santé, Johan Guenver estime lui aussi qu’il y a une perception que les actes de violence augmentent. Mais surtout, ce qui frappe le paramédical, c’est l’âge des victimes et des agresseurs. « Ils sont de plus en plus jeunes, dit M. Guenver. Avant, les blessés par balle avaient 30, 40 ans. Maintenant, ils ont 14, 15, 16 ans… »

Photo Alain Roberge, LA PRESSE

Johan Guenver

Quelques jours avant le passage de La Presse, M. Guenver avait justement dû porter secours à un jeune de 19 ans, poignardé dans une ruelle adjacente à la rue Crescent, au centre-ville. Il s’agirait d’un conflit entre personnes qui aurait dégénéré selon le Service de police de la ville de Montréal (SPVM). Un suspect avait été arrêté, et le deuxième est toujours recherché.

Le 3 mai, Johan Guenver était aussi intervenu à l’angle de la rue de Louvain et de la 9Avenue dans le quartier Saint-Michel, où un adolescent de 15 ans avait été poignardé au bras en marchant vers l’école. Plusieurs suspects sont dans la ligne de mire des autorités dans ce dossier, et une enquête est toujours en cours.

Des attaques gratuites

À la caserne d’Urgences-santé, le porte-parole et paramédical Stephane Smith raconte que le 4 juin, il a dû intervenir sur un jeune homme de 26 ans poignardé au cou avec un couteau alors qu’il marchait rue Raymond, dans le quartier LaSalle, vers 21 h 30. Le SPVM parle de « possibilité de blessures sérieuses » pour la victime. Le suspect a quant à lui pris la fuite et est toujours recherché.

Fait troublant, le SPVM a relié ce crime à un autre, survenu quelques jours plus tôt dans LaSalle. Le 31 mai, un jeune homme qui sortait d’un centre d’entraînement et attendait l’autobus boulevard Bishop-Power a été abordé par un homme qui voulait lui poser des questions, mais qui l’a ensuite violemment attaqué et poignardé au haut du corps.

Un poste de commandement a été érigé par le SPVM le 11 juin à LaSalle pour récolter des témoignages dans ces affaires. Un portrait-robot du suspect a été dévoilé.

Lisez notre article « Agressions à l’arme blanche : le SPVM déploie un poste de commandement mobile à LaSalle »

Il semble, dans ce dossier, que les crimes aient touché des « victimes innocentes », note le SPVM.

Le soir du 4 juin, devant son patient avec un couteau dans le cou, Stephane Smith et son partenaire ont dû faire un pansement pour stabiliser l’arme dans la plaie avant de l’amener à l’hôpital. Avec ce genre de blessure, il existe des risques que la victime perde l’usage de ses jambes. « Le couteau ne devait pas bouger », dit Stephane Smith. Ce dernier a rassuré la victime. Il a pris 45 minutes à faire le bandage avant de transporter le jeune homme à l’hôpital… et de poursuivre avec le prochain appel.

Nombre d’interventions d’Urgences-santé pour un « code 27 », soit un trauma par balle ou par arme blanche

2016 : 366

2017 : 334

2018 : 395

2019 : 338

2020 : 415

2021 : 405

Janvier à mai 2022 : 153

Source : Urgences-santé