Les victimes des récentes fusillades sont souvent dépeintes comme de jeunes bandits qui ont cherché la bisbille. Mais elles ont un parcours, une famille qui les pleure et tente de comprendre l’histoire derrière leur fin tragique.

Publié le 7 nov. 2021
Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

Artiste à la prose loufoque et raffinée admiré par les fans de rap underground, fils attentionné et grand frère exemplaire. Mais aussi, selon les autorités, vendeur de drogue armé gravitant autour des gangs de rue. Le rappeur Jeune Loup était sur le point d’exploser sur la scène musicale et de « mettre Villeray sur la map », de Paris à Toronto. Duckerns Pierre-Clermont s’est plutôt retrouvé au cœur d’une sanglante rivalité entre gangs, abattu devant chez lui le 9 août dernier.

« Il y a quelque chose qui se passe en ce moment dans nos quartiers. Des jeunes pas violents pour deux sous se procurent des armes. Ils ont peur de se faire tirer dessus », soupire Ève Clermont.

Elle en sait quelque chose. La violence par arme à feu a volé la vie de son fils. Lui-même possédait une arme du haut de ses 22 ans. Duckerns Pierre-Clermont, alias Jeune Loup, a été tué par balle devant chez sa mère, alors qu’il sortait rejoindre sa copine.

CAPTURE D’ÉCRAN TIRÉE D’UN VIDÉOCLIP

Le rappeur Jeune Loup

Mercredi matin, près de trois mois après les faits. Nous sommes devant le HLM de Villeray où Jeune Loup a grandi. Une pancarte avertit les visiteurs de la présence d’un chien de garde. Les lourds aboiements de Rx accueillent quiconque s’approche du balcon où se tient Ève Clermont.

Le regard de la mère s’embue tandis qu’elle regarde l’animal partir se promener. « C’est Duckerns qui m’a offert Rx il y a trois ans. On l’a entraîné à aboyer quand quelqu’un s’approche de la porte. » À l’époque, le fils craignait pour sa mère, car deux jeunes avaient tenté de s’introduire dans l’appartement pour s’emparer d’une liasse de billets.

PHOTO FOURNIE PAR ÈVE CLERMONT

Ève Clermont avec son fils Duckerns Pierre-Clermont

Petit revendeur

Duckerns Pierre-Clermont est élevé par sa mère et son beau-père. Il a très peu de contacts avec son père, un rappeur au lourd passé criminel. Wolf Pierre lui lègue le surnom Jeune Loup, et c’est à peu près tout. Il quitte le Québec pour Haïti assez tôt dans la vie de son fils.

Jeune Loup est connu comme vendeur de marijuana dans le quartier dès le début de l’adolescence.

Il avait plein de clients ! Des madames retraitées du secteur qui fumaient leur joint en fin de soirée. Elles l’adoraient, car il était très poli et discret.

Ève Clermont, mère de Jeune Loup

« Mon fils me disait tout. On n’était pas d’accord sur tout, mais il n’y avait pas de cachettes », ajoute-t-elle.

Puis le jeune Duckerns grandit. La paranoïa et la peur torturent son esprit. Il se procure une arme, confie-t-il à sa famille. Il veut en acheter une à sa mère pour qu’elle se protège. Elle refuse. « Je lui ai dit : “Voyons, ce n’est pas toi, ça.” Il n’a jamais été agressif. C’était un gars parlable qui ne réglait rien par la violence. Je lui disais : “Mais voyons, dans quel monde tu vis, Duckerns ?” »

Il répète à sa mère qu’il a peur. Que « les plus vieux » du quartier, eux, sont armés.

Ève Clermont réalise vite que son fils n’est pas le seul qui est habité par la crainte démesurée d’être attaqué par des ennemis sans nom. « Des jeunes du quartier que je connais depuis des lustres me disent : “J’ai peur.” Je connais des gens de mon âge qui se font faire un permis d’arme. Il y a un problème, là », explique la femme dans la trentaine.

La prolifération des armes à feu chez les adolescents la préoccupe. « Ce qui se passe à Villeray, Montréal-Nord, Rivière-des-Prairies, Saint-Michel, il faut le régler. Sinon, ça va juste empirer. Ça va devenir le Far West. »

La mère de famille dénonce la stigmatisation de ces quartiers délaissés. Plusieurs jeunes se procurent des pistolets pour se défendre, car ils n’ont plus confiance en la police. Il y a des ponts à rebâtir, plaide-t-elle.

« Ces armes-là atterrissent pas ici par hasard. Il y a des gros joueurs qui vendent ça à nos jeunes et on a laissé ça dégénérer. Notre insécurité et notre peur les enrichissent. On est comme une couche sociale laissée à elle-même. »

Si des jeunes d’Outremont ou de Westmount se tuaient avec des fusils, ça ferait longtemps qu’on serait en état d’alerte.

Ève Clermont, mère de Jeune Loup

Ses deux enfants, qui ont tous les deux moins de 16 ans, ne sortent plus seuls après 18 h. La mère du défunt rappeur est sur une liste d’attente prioritaire de l’Office municipal d’habitation (OMH) pour quitter le quartier où elle habite depuis huit ans.

Une vie au grand jour

« Low profile, Duckerns, low profile. Tu n’as pas besoin de montrer ton argent et ton succès sur Instagram. Ça va mal finir », conseille Ève Clermont à son fils environ deux ans avant sa mort.

Jeune Loup commence alors à se faire remarquer sur la scène rap francophone. À partir de là, tout devient du marketing pour le jeune homme, poursuit Ève Clermont. Jeune Loup documente son mode de vie et interagit chaque jour avec ses 36 000 abonnés. « Je trouvais qu’il s’exposait trop sur les réseaux sociaux. Il me parlait souvent de ses abonnés sur Instagram. C’était rendu une obsession et il s’est créé un personnage virtuel.

« Moi, je comprenais rien au monde du rap. Un jour, il m’a dit : “Viens, maman. On va magasiner au centre-ville. Je vais te montrer c’est quoi, ma vie.” »

Dans une boutique streetwear avec son fils, Ève Clermont n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles. Des adeptes de rap s’arrêtent pour prendre des égoportraits avec son garçon. Des jeunes le montrent du doigt en chuchotant.

Elle est consciente de l’image controversée et provocatrice de Jeune Loup, des rumeurs à son sujet, de ses antécédents criminels, des accusations de violence conjugale plus tard démenties par sa copine de l’époque, également rappeuse. Rappelons qu’avant sa mort, Jeune Loup était en attente de procès dans trois dossiers. Il a été accusé de menaces de mort et de non-respect de conditions en juin dernier, de menaces et d’agression armée par étranglement pour un évènement datant de novembre 2020 et de menaces et de voies de fait pour un évènement datant de février 2020.

Jeune Loup avait été détenu de février à juin 2020. Il faisait alors face à des accusations de trafic de stupéfiants et de possession d’une arme à autorisation restreinte. Il a été libéré de ces accusations. La preuve amassée avait été exclue puisque les policiers avaient perquisitionné dans son logement sans mandat. Ils avaient trouvé des balles de calibre 22 et une arme chargée.

Sa mère le critiquait souvent sur les thèmes abordés dans sa musique, notamment la glorification de la consommation de drogue. Mais avant tout, elle garde le souvenir d’un garçon généreux qui prenait soin de sa famille. Il se sentait responsable de sa mère, de son frère et de sa sœur. « C’est l’image dont on parle moins. Il nous faisait rire. Il m’a acheté une voiture. »

Il faisait notre épicerie et payait le loyer, prenait soin de nous. Je revenais du travail et l’épicerie était sur le pas de la porte. Je lui disais qu’il n’avait pas besoin de faire ça et il continuait.

Ève Clermont, mère de Jeune Loup

« Il ajoutait une touche d’originalité dans notre routine. Il n’y en aura pas deux comme lui, c’était mon fils, mais aussi mon ami », raconte la femme de 39 ans secouée par les sanglots.

« Pas un gars de gangs »

Comment ce musicien prometteur s’est-il ajouté aux victimes de la flambée de violence par armes à feu qui sévit à Montréal ?

Un conflit entre certains membres des 99 de Villeray, une clique émergente qui gravite autour de Jeune Loup, et les Flamed Head Boys (FHB), un gang de rue de Laval, serait à l’origine du meurtre du rappeur, a appris La Presse de trois sources criminelles. Un scénario également étudié par les autorités, selon nos sources policières.

La mort de Jeune Loup serait une riposte à une fusillade survenue la veille au Marché central, dans le secteur d’Ahuntsic, confirment nos sources.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Emplacement dans le quartier Villeray où le rappeur Jeune Loup a été assassiné, le dimanche 8 août

Selon la police, Jeune Loup était lié aux 99. Dans la rue, on parle plutôt d’un rappeur avec des antécédents criminels qui s’affiche avec des membres de gangs de rue pour se donner une certaine crédibilité et vendre sa musique.

« Ça lui a été fatal. Pour les opps [opposants], en visant un gars moins menaçant, c’est une façon de faire mal au quartier. Pour faire du tort au gang adverse, on va tirer sur celui qui ne se promène pas avec son arme, moins dangereux. Ce n’est pas un vrai gars de gangs », nous confie une source dans l’entourage des gangs de rue.

Le conflit entre Villeray et les FHB date du meurtre de Rodney Jean-Paul, commis à Laval en 2003. Jean-Paul gravitait autour des Crack Down Posse, un gang de Saint-Michel et de Villeray.

Malgré ses nombreux démêlés avec la justice, Jeune Loup n’était pas personnellement impliqué dans le conflit, nous confie un individu associé aux gangs de rue dont on ne peut révéler l’allégeance.

Ce n’est pas quelqu’un d’impliqué vraiment dans les gangs. Mais il a été vu avec des gens de 99 et de 2die4 [une clique plus ancienne de Villeray] et il représente le succès dans le quartier, ce qui en fait un easy target [une cible facile], un trophée pour se vanter.

Un individu associé aux gangs de rue

Robert Desjardins, alias Numbblond, rencontre Jeune Loup en 2018. Un coup de foudre musical. « C’est devenu un frère pour moi. À sa sortie de prison, on vivait ensemble, il était le bienvenu », raconte l’ingénieur et producteur de musique de Hudson. « Il rappait beaucoup sur la drogue, c’est vrai. Mais j’ai tout de suite vu une différence entre lui et des rappeurs qui abordent uniquement des thèmes violents et exhibent leurs ceintures Gucci, explique le musicien. C’est quelqu’un qui ne respectait pas les règles. He did not play by the rules. Un artiste qui n’avait pas peur de choquer. Il était très doux et attentionné avec son entourage. »

Le rappeur commençait à percer en France, où sa chanson Sensuelle avait beaucoup fait jaser. La dernière année, ses allers-retours entre Montréal et Toronto étaient fréquents et il planifiait un séjour promotionnel à Paris.

Malgré son passé trouble, Jeune Loup a laissé sa marque à Montréal. Littéralement. Une immense œuvre murale réalisée par l’artiste Monk.E lui rend hommage dans l’arrondissement d’Hochelaga-Maisonneuve.

L’entourage de Jeune Loup refuse de dévoiler au public son emplacement exact. « On a peur du vandalisme », explique l’auteur de la fresque.

Comme quoi même dans la mort, le visage du SoundCloud rap au Québec demeure controversé.

Avec Daniel Renaud, La Presse