Membre du groupe Les Courageuses, Anne-Marie Charette accuse Gilbert Rozon de l’avoir séquestrée et agressée sexuellement il y a 35 ans, en se jetant sur elle dans une chambre d’hôtel. Elle réclame 1,29 million de dollars à l’ex-magnat de l’humour, principalement en dommages punitifs, afin de « dénoncer, punir et dissuader son comportement odieux ».

Louis-Samuel Perron
Louis-Samuel Perron La Presse

Il s’agit de la cinquième femme qui poursuit au civil Gilbert Rozon pour des allégations d’agressions sexuelles. Rappelons que le fondateur du festival Juste pour rire a été acquitté d’accusations de viol et d’attentat à la pudeur l’an dernier au terme de son unique procès criminel.

« [Gilbert Rozon] a utilisé sa position de pouvoir et d’influence dans les sphères artistique, politique et sociale pour approcher et intentionnellement piéger plusieurs victimes, les agressant sexuellement avec l’expectative qu’elles n’auraient pas le courage de le dénoncer ou qu’elles auraient peur ne pas être crues si elles osaient l’accuser », allègue Mme Charette dans une poursuite déposée jeudi à la Cour supérieure du Québec.

L’agression se serait produite au printemps 1987, alors que la femme, âgée de 25 ans à l’époque, commençait un emploi comme coordonnatrice aux communications pour les Monstres de l’humour, groupe d’humoristes. Ses bureaux étaient alors partagés avec ceux du festival Juste pour rire.

Au départ, Gilbert Rozon « complimentait régulièrement » Anne-Marie Charette, une attention qui ne la dérangeait pas. Mais l’intensité des remarques a graduellement augmenté, et celles-ci sont devenues de plus en plus « déplacées et désagréables », allègue-t-elle.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Anne-Marie Charette

Gilbert Rozon se « rapprochait physiquement » de Mme Charette, « entrait dans sa bulle en la dénudant des yeux » et « commentait ouvertement son habillement et son corps », indique la requête.

Pendant le festival Juste pour rire de 1987, Gilbert Rozon appelle Mme Charette pour lui demander de lui apporter un dossier « important », une demande surprenante, selon la demanderesse. Devant ses refus, Gilbert Rozon prend un ton « plus autoritaire » et lui dit être son « boss ». Il lui fait alors « comprendre qu’elle pourrait perdre son emploi si elle ne vient pas », soutient-on dans la requête.

Une fois dans la chambre d’hôtel de Gilbert Rozon, celui-ci pousse Anne-Marie Charette sur le lit et « se jette sur elle », allègue-t-elle. « La demanderesse se souvient du début de l’agression comme si la scène était au ralenti : son sac tombe par terre à sa gauche proche du lit, le défendeur est sur elle, son regard de prédateur, de fou, la surplombe. Il la touche et tente de retirer ses vêtements », maintient-elle dans la requête.

Anne-Marie Charette assure avoir « protesté » et avoir « manifesté son refus », sans se souvenir des termes exacts. « La demanderesse ne se souvient pas ce qui s’est passé ensuite sur le lit. Son prochain souvenir est qu’elle déverrouille la porte et sort le plus vite possible. Ses vêtements étaient désordonnés », indique la requête.

« Après l’agression, elle était dans un état d’automatisme qui l’a suivie pendant longtemps. Elle s’est sentie détachée de tout ce qui se passait autour d’elle. À la suite de l’agression, la demanderesse a continué de travailler pour les Monstres de l’humour pendant quelques semaines, avant de perdre son emploi. La demanderesse associe son congédiement à son refus de répondre aux avances du défendeur », peut-on lire dans la poursuite.

« Abus de pouvoir »

Dans la requête, Anne-Marie Charette accuse ainsi Gilbert Rozon d’avoir « abusé de son pouvoir pour profiter de [sa] situation précaire », alors qu’il connaissait le « degré d’influence qu’il avait ». Gilbert Rozon lui a « volé sa confiance en elle-même et sa confiance envers les hommes en situation de pouvoir dans le milieu professionnel », ajoute-t-elle. « Elle continue à vivre beaucoup de culpabilité, de honte et de colère envers elle-même. »

Anne-Marie Charette réclame 250 000 $ à titre de dommages-intérêts pour préjudice moral, 40 000 $ à titre de dommages pour ses difficultés d’adaptation au travail et 1 million de dollars en dommages punitifs. Une telle somme se justifie en raison de « la préméditation et du mépris total » à l’égard des droits de Mme Charette.

« Le caractère intentionnel de l’atteinte ainsi que sa gravité sont démontrés notamment par le fait que le défendeur est un prédateur sexuel qui a agressé et harcelé sexuellement de nombreuses victimes sur une période s’échelonnant sur un minimum de 40 ans », indique la requête.

Notons que le Directeur des poursuites criminelles et pénales a décidé de ne pas porter d’accusation à la suite de la plainte de Mme Charette au Service de police de la Ville de Montréal en octobre 2017.