« Jamais vu rien de tel en 37 ans à RDP. »

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

Pasquale Monaco ne pensait jamais voir une balle de si près. À deux rues de chez lui, dans son Audi grise, avec ses enfants à bord. Un dimanche en fin d’après-midi, entre une église et une garderie, devant une vingtaine de témoins. L’homme dans la quarantaine était loin de penser qu’un échange de coups de feu allait briser la quiétude d’une balade en famille, en mai dernier.

« Papa, tu t’es fait tirer dessus », lui a dit sa fille de 12 ans. Des pétards, lui a-t-il répondu. Il tentait de se faire rassurant.

« Je savais que ce n’était pas des pétards. Tu le sens l’impact d’une douille sur un véhicule. »

PHOTO FOURNIE PAR PASQUALE MONACO

Impact de balle sur la voiture de Pasquale Monaco

Il a déposé son ado et sa cadette à la maison, puis est revenu sur les lieux de l’échange de coups de feu, à l’intersection de l’avenue Joliot-Curie et de la rue Huguet-Latour, à Rivière-des-Prairies.

Il a identifié la plaque de la Nissan Altima blanche d’où semblaient provenir les projectiles. Les policiers ont fouillé le véhicule à Côte-des-Neiges. Une autre perquisition a eu lieu en collaboration avec la police torontoise, a affirmé le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) dans un bref communiqué quelques semaines après les faits.

« Des balles perdues. Et ça arrive souvent. [Sur l’avenue] Élie-Beauregard, deux fois », dit-il, assis près de la façade de sa maison de ville.

Les fusillades à Rivière-des-Prairies, il pouvait autrefois les compter sur les doigts d’une main. « Depuis trois ans, ça me prendrait plus comme quatre ou cinq mains », lâche-t-il sans équivoque. Il songe à partir, comme beaucoup de gens du quartier.

L’épisode aurait pu coûter la vie à ses enfants. Il tire son origine d’une dispute entre un groupe de Montréal-Nord et un autre de Côte-des-Neiges. M. Monaco multiplie les échanges avec l’enquêteur au dossier. Il appelle au poste de police deux fois par mois. Le SPVM a identifié quatre suspects, lui dit-on. « Aucune arrestation, faute de preuves », lance-t-il en fronçant les sourcils. Il peine à comprendre, mais admet que le travail des policiers n’est « pas évident ».

On les connaît. Mais on ne peut pas les arrêter. Alors ces jeunes se pensent plus forts que la police.

Pasquale Monaco, résidant du secteur

Dans sa jeunesse, l’équipe ÉCLIPSE surveillait la situation. « C’est fini, maintenant. Plus d’équipes spécialisées dans nos rues, ce serait pas de refus. »

Lui et son voisin ont installé des caméras de sécurité depuis l’incident, dit-il en pointant le gadget. « Personne ici ne regarde pas par-dessus son épaule. »

« J’ai toujours eu peur d’être intimidé »

« Un moment donné, j’appelais tout le temps la police. Il y avait des réunions, des partys, même pendant la pandémie. Même pour le couvre-feu, les policiers n’avaient pas l’air de vouloir intervenir là », chuchote d’un trait Stéphane Laberge. Il habite l’immeuble où est survenue la fusillade de lundi soir. L’endroit est connu du SPVM : il s’agit du repaire des Profit Kollectaz.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

L'immeuble du boulevard Perras, à Rivière-des-Prairies, où est survenue la fusillade de lundi soir

« J’ai toujours eu peur d’être intimidé. De dire des choses. La seule raison pourquoi je parle maintenant, c’est qu’ils ont décidé de déménager », dit-il en désignant l’appartement aux vitres fracassées.

Il a appris mercredi matin de la bouche de la conjointe de l’occupant qu’ils allaient se relocaliser, pour assurer la sécurité du blessé. L’édifice lui-même semble en piteux état, avec ses murs brunâtres parsemés de fissures. La luxueuse Infiniti et l’éclatante Mercedes noire stationnées aux abords du 9301, boulevard Perras détonnent.

Oui, des fois tu vois des choses, mais vas-tu vraiment encore appeler la police ? Pour te faire tirer toi aussi devant le dépanneur.

Stéphane Laberge, résidant de l’immeuble où est survenue la fusillade de lundi soir

Éventuelle riposte

Devant l’appartement où habitait Alexandre Dunn, un des cinq hommes visés lundi, un sobre bouquet de fleurs est posé sur un petit meuble. L’homme de 45 ans était accompagné cette soirée-là de Molière Dantes (63 ans), Jerry Willer Jean-Baptiste (29 ans), Jefferson Syla (29 ans) et Jean Richard Milius (25 ans). Ils n’ont pas tous des antécédents judiciaires, mais les trois morts et les deux blessés sont connus des policiers.

Molière Dantes, tué dans la fusillade, avait déjà été arrêté pour possession d’armes il y a plus de 10 ans, pour finalement être acquitté faute de preuve.

Jerry Willer Jean-Baptiste, qui a succombé à ses blessures, a lui aussi été arrêté pour possession de drogues il y a huit ans. Il y a six ans, il avait été atteint par balle à la hanche. Il avait survécu à cette tentative de meurtre survenue chez ses parents, à Rivière-des-Prairies. Le rappeur n’avait pas voulu collaborer avec les policiers pour identifier le tireur. Il a aussi plaidé coupable à des accusations de possession d’arme restreinte en 2016.

Jefferson Syla, qui a également péri, n’avait pas d’antécédents criminels.

Jean-Baptiste était mieux connu sous le sobriquet Mackazoe. Sur les réseaux sociaux, plusieurs proches du rappeur membre du collectif Profit Boyz ont commenté sa mort. Il n’y avait pas que des hommages de proches. « How does it feel to decompose in that grave bro ? », écrit un rival, narguant dans la mort l’homme de 29 ans.

« We will get them bro, repose en paix », indique un autre internaute.

Malgré ces provocations ostentatoires qui surviennent souvent sur Instagram ou Snapchat après des fusillades liées aux gangs de rue, il demeure difficile pour le SPVM de faire des arrestations.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

David Shane, porte-parole du SPVM

« On ne peut pas surveiller des individus uniquement parce qu’ils sont connus des services de police. Je pense qu’un policier à chaque coin de rue, ce n’est pas non plus ce que la population souhaite. Il faut prouver qu’un individu est responsable de tel crime, et l’exigence de cette preuve est très difficile », a expliqué en entrevue mardi David Shane, porte-parole du SPVM.

Des ressources sont mobilisées pour prévenir de possibles règlements de comptes, a ajouté l’inspecteur.