Un salon de coiffure afro à Montréal serait visé par les policiers depuis son ouverture, en novembre dernier, selon la propriétaire des lieux. Dans une publication Instagram devenue virale au cours du week-end, elle affirme avoir été victime de profilage dans une interpellation survenue jeudi dernier dans son commerce.

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

De timides rayons de soleil percent le vaste espace du Salon Odia, un établissement de coiffure pour cheveux afros. Et pour cause : les fenêtres ont été recouvertes maladroitement de sacs de poubelle vides depuis vendredi. « C’est pour ne pas que le policier se plante là à nous regarder tresser nos clientes », explique du tac au tac la propriétaire du commerce de Ville-Émard, Stéphanie Odia Kalonji. « Ils viennent observer le salon au moins aux deux semaines. Je vais dire les choses comme elles sont : c’est parce qu’on est noirs. »

Son frère Jonathan Kalonji sortait les poubelles du salon jeudi dernier vers 19 h. Une fois les sacs à ordures déposés au sol, il a constaté que deux policiers à vélo étaient plantés devant lui. « Vendez-vous de l’alcool dans cet établissement, monsieur ? », lui aurait dit l’un des agents en désignant le salon de coiffure de sa sœur.

« Non… c’est un salon de coiffure », a-t-il répondu, confus, selon sa version des faits transmise à La Presse. « Ah, on va vérifier quand même », aurait ajouté l’un des policiers.

Ils l’ont alors suivi à l’intérieur, sans avertissement, pour inspecter les lieux, comme le démontre l’extrait vidéo de la caméra de surveillance du Salon Odia, ouvert depuis novembre dernier. Des images visionnées plus de 30 000 fois sur Instagram au cours du week-end.

Le déclic s’est fait peu après l’évènement : les policiers ont aperçu des bouteilles vides en bordure du trottoir. Ils ont probablement conclu qu’elles provenaient du salon, affirme M. Kalonji. « Il n’y a pas d’activités illicites au salon et ma sœur ne sert pas d’alcool. On connaît les règles. »

L’établissement se trouve près d’un bar et d’une succursale de la Société des alcools du Québec, ajoute Mme Kalonji. « Pourquoi nous soupçonner, nous, de servir de l’alcool ? Pourquoi venir regarder par la fenêtre chaque semaine ? »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Stéphanie Odia Kalonji

Selon la propriétaire, les policiers n’ont fourni aucune explication en se dirigeant vers l’arrière-boutique. « Ils m’ont demandé s’il y avait une terrasse où je servais de l’alcool. J’ai répété que j’étais la propriétaire et que je ne servais pas d’alcool. »

Elle leur a alors présenté une pièce d’identité rapidement, à leur demande, explique-t-elle. « Sur le moment, j’avais peur pour mon frère. Je ne voulais pas de problème, avec tout ce qui se passe. Avec du recul, je me dis que j’aurais dû faire valoir mes droits », explique-t-elle en retouchant la tresse de sa cliente d’une main habile.

Une enquête sur ce dossier est en cours, confirme le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). « Les policiers du secteur étaient en patrouille. Ils ont remarqué un élément indiquant qu’il pouvait possiblement y avoir une infraction liée à la Régie des alcools et des jeux dans un commerce du boulevard Monk. Un rapport a été rédigé et les enquêteurs ont pris en charge le dossier », explique Julien Lévesque, porte-parole du corps policier.

Plaintes à venir

Des plaintes à la déontologie policière et au tribunal des droits de la personne seront déposées dans les prochains jours, indique MKwadwo Yeboah, avocat de Mme Kalonji. « Pour demander l’identification d’un individu, un policier doit avoir des raisons suffisantes de penser qu’un crime a été commis. Madame était dans son salon de coiffure et les agents ont aperçu des bouteilles d’alcool. Il n’y avait pas de raison de croire qu’elle vendait de l’alcool. »

MYeboah reçoit une flambée d’appels de commerçants noirs présentant des anecdotes semblables, particulièrement des salons de coiffure. « Ça n’aide certainement pas ces propriétaires d’être associés à une présence policière. Si ma cliente avait rouspété, l’intervention aurait peut-être escaladé. Tout ça pour un soupçon. »

Les policiers doivent redoubler de vigilance et être sensibles à la réalité des personnes noires, explique le juriste. « Il faut se demander, a-t-on vraiment vu des bouteilles dans la boutique ? L’erreur est humaine, mais peut avoir des effets dévastateurs sur les personnes visées. »

C’est comme si un nouveau commerce tenu par des Noirs, c’était un genre de menace, un endroit propice aux activités illicites.

Stéphanie Odia Kalonji

Des policiers qui rôdent devant son commerce et l’interpellent sous les yeux de ses clientes la font mal paraître, déplore-t-elle. « De quoi j’ai l’air devant mes clients potentiels et les autres commerçants du quartier ? Ils vont m’associer à des activités illégales. »

Depuis l’incident, sa mère refuse que son frère vienne lui donner un coup de main au salon.

Mme Kalonji et son frère ont obtempéré. Ils sont restés calmes durant l’interpellation. Il n’y a eu aucune violence physique ou verbale de la part des policiers, confirme-t-elle. « Ça demeure une interpellation aléatoire et sans fondement. Et quand c’est flagrant, il ne faut plus se taire. »