(Côte-Saint-Luc) Une 11e femme s’est ajoutée au triste bilan des victimes de féminicides présumés depuis le début de l’année au Québec. Dans la nuit de lundi à mardi, Zoleikha Bahktiar, mère de famille, aurait été tuée par son conjoint dans leur appartement de Côte-Saint-Luc, dans l’ouest de l’île de Montréal.

Léa Carrier
Léa Carrier La Presse
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

Le suspect, Ariobarzan Bakhtiar, a comparu mardi après-midi au palais de justice de Montréal pour un chef d’accusation de meurtre au second degré. Le crime aurait été commis dans « un contexte de violence conjugale », a confirmé la procureure MAnne-Andrée Charette.

Les résidants de la Maison Hamilton, une tour d’habitation à l’angle de l’avenue Adalbert et du chemin Earle, se sont réveillés sous le choc, mardi matin. Dans la nuit, Zoleikha Bahktiar, 36 ans, a été trouvée sans vie au quatrième étage de l’immeuble par des agents du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

La victime aurait succombé à des blessures qui lui ont été infligées au haut du corps avec un objet tranchant.

Son conjoint, Ariobarzan Bakhtiar, 35 ans, a été arrêté sur les lieux. Il est actuellement détenu et doit retourner en cour le 5 juillet prochain pour la suite du processus judiciaire. Deux enfants, dont un poupon, se trouvaient également dans l’appartement au moment du crime. Ils ne présentaient aucune blessure et ont été pris en charge.

Cela en ferait donc la 11e victime d’une série noire de féminicides qui frappe le Québec depuis le début de 2021.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

L’équipe des Crimes majeurs du SPVM procède à l’analyse de la scène.

Des locataires sous le choc

La nuit a été courte pour les locataires de l’immeuble. Peu après minuit, la police a cogné à la porte d’Érik Chamas, qui réside au troisième étage, sous l’appartement de M. et Mme Bakhtiar. « Tout le monde était dans le couloir. On essayait de comprendre ce qui se passait. Il y avait beaucoup de tristesse », raconte-t-il.

Et il y en avait davantage le lendemain, lorsque les locataires ont été mis au courant de la nature de l’évènement. « Ça me frustre tellement, j’ai jamais compris un acte comme ça. Comment les enfants vont vivre après ça ? », a dit M. Chamas, les yeux embués.

Un autre locataire, Kian Vaziri, peinait à trouver les mots pour exprimer sa désolation. « Ce n’est pas le genre de choses qui arrivent ici. Au centre-ville, peut-être. Mais pas ici », a-t-il confié, visiblement bouleversé.

Un déconfinement qui inquiète

À quelques heures de la présentation du plan de déconfinement par le premier ministre François Legault, des organismes craignaient qu’il provoque une amplification des violences conjugales, déjà à un sommet. Le retour à la normale, c’est une menace à l’emprise du conjoint violent sur sa victime, argue Claudine Thibodeau, porte-parole de SOS violence conjugale.

« Le confinement a augmenté le contrôle des hommes violents et là, ils vont le perdre », ce qui pourrait se refléter par une hausse de la violence, explique Mme Thibodeau.

Tout de même, pour la professeure à l’Université de Montréal Andrée Fortin, l’augmentation anticipée des victimes répertoriées pourrait aussi être un signe encourageant. « [Avec le déconfinement], les victimes seront davantage à même de briser l’isolement et de chercher de l’aide », estime-t-elle.

Fin avril, l’appel à l’aide lancé par les maisons d’hébergement pour femmes avait été entendu par le gouvernement Legault, qui a débloqué de nouveaux fonds pour allouer 163 places et 313 postes d’intervenante supplémentaires, qui y seront créés d’ici un an. Un plan global de près de 223 millions a du même coup été lancé, dont 92 millions iront directement aux 110 maisons d’hébergement, faisant passer leur financement de 80 millions à tout près de 130 millions d’ici 2025.

« C’est un plan d’urgence » qui vise à répondre à « la gravité de la situation », avait martelé la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, faisant allusion aux 10 féminicides qui étaient jusque-là survenus depuis le début de l’année.

La directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF), Manon Monastesse, a été impliquée de près dans l’octroi de ces nouvelles sommes, ayant participé aux discussions avec les autorités. « Ce n’est pas demain matin qu’on va régler le problème des féminicides, mais le fait d’avoir reçu de l’argent pour développer nos services, ça va permettre de mieux rejoindre les femmes », a-t-elle expliqué à La Presse, en rappelant que seule une femme victime de violence sur cinq fait appel à des services d’hébergement ou d’aide.

« Il faut non seulement développer la prévention, mais aussi la sensibilisation et l’outreach dans les communautés, donc d’aller rejoindre ces femmes dans leur milieu, pour développer ce réflexe de demander de l’aide », soulève-t-elle. Pour Mme Monastesse, ce 11e féminicide laissera de nouveau « des orphelins » derrière. « On est rendus à plus d’une vingtaine d’orphelins depuis le début de l’année. C’est terrible. Maintenant, toute la question reste : qu’est-ce qu’on fait avec ces hommes-là ? », conclut-elle.

Avec La Presse Canadienne

Besoin d’aide ?

Si vous êtes victime de violence conjugale et cherchez aide et répit, contactez SOS violence conjugale au 1 800 363-9010. Des intervenants y sont disponibles 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Trouvez une maison d’hébergement pour femmes sur fmhf.ca.