(Montréal) Le harcèlement et les violences sexuelles existent aussi dans la profession juridique, détaille un rapport d’enquête que le Barreau du Québec a dévoilé mardi. Et comme c’est souvent le cas, peu des victimes de ces gestes répréhensibles les ont dénoncés aux autorités.

Stéphanie Marin
La Presse Canadienne

Ainsi, même dans le milieu professionnel des avocats, qui sont pourtant bien au fait des lois interdisant ce genre de comportements, ils ont cours au bureau, au palais de justice et lors de 5 à 7, peut-on lire dans le rapport.

Dans la foulée des récents mouvements de dénonciation d’agressions sexuelles, le Barreau a voulu savoir quel était l’état de la profession.

« Nous avons fait le choix d’examiner sans détour la situation », a déclaré en entrevue le bâtonnier du Québec, Me Paul-Matthieu Grondin.

Le bâtonnier n’a pas été surpris du contenu du rapport. Ce genre de comportements répréhensibles existent dans tous les milieux et la profession juridique n’est pas à l’abri, estime-t-il.

C’est pourquoi « on a voulu faire notre bout de chemin et nous attaquer à la question ».

L’enquête a été entreprise dès 2017, en collaboration avec des chercheurs de l’Université Laval. C’est la plus vaste étude réalisée sur ces enjeux dans le milieu juridique québécois, soutient le Barreau.

Le Barreau promet d’ores et déjà d’intensifier ses efforts de prévention et de sensibilisation auprès de ses membres.

« Ce rapport permet une vraie conversation », juge Me Grondin, qui rendra possibles des changements dans les comportements et la mise en place de diverses mesures. Son objectif est aussi de s’assurer que les victimes obtiennent un accompagnement adéquat.

Les témoignages rapportés

Les propos et situations rapportés par les avocats et stagiaires sont variés. On y trouve autant des exemples de harcèlement sexuel que de comportements sexuels non désirés, et, dans une moindre mesure, de coercition sexuelle.

Le portrait dressé à l’aide d’un questionnaire en ligne est le suivant : les femmes, les minorités sexuelles et les personnes racisées sont davantage susceptibles de vivre des violences sexuelles, qui se produisent plus souvent dans des cabinets privés que dans d’autres milieux de travail. Un statut d’emploi plus précaire et les rapports hiérarchiques constitueraient également des facteurs de risque, peut-on lire dans le rapport.

On y trouve aussi des témoignages troublants.

« Es-tu prête pour ton premier cas d’agression sexuelle ? Ça fait que… c’est moi l’agresseur c’est toi la victime ! »

« Dans la salle de photocopies du bureau, alors que j’étais de dos, un associé m’a pris les fesses à pleines mains. »

« Lorsque j’étais stagiaire et au début de ma pratique, il est arrivé à plusieurs occasions qu’un associé du cabinet vienne dans mon bureau, baisse ses pantalons et me demande de commenter ses attributs. »

Des avocates ont raconté des viols, et des situations lors desquelles des avocats seniors puissants ont offert de les aider dans leur carrière, moyennant des faveurs sexuelles. Un refus avait son lot de conséquences, ont témoigné plusieurs d’entre elles : le travail disparaît ou encore des mandats leur sont retirés.

« Il avait raison […], en refusant de coucher avec lui, j’ai bel et bien gâché ma carrière dans le cabinet », rapporte une avocate.

Peu de signalements

Seulement 14,5 % des membres du Barreau – un total de 3785 sur les 28 000 avocats du Québec – ont répondu en 2018 au questionnaire, préviennent les chercheurs, soulignant que les résultats ne peuvent donc être considérés comme représentatifs de la population. Toutefois, ils illustrent avec détail les situations vécues.

Face à l’importance des enjeux traités par cette enquête, nous considérons essentiel de diffuser ce rapport et de tenir, sans plus attendre, les discussions pouvant en résulter, indique le Barreau.

Parmi les constats, la moitié des avocates ayant répondu au questionnaire se sont fait raconter à répétition des histoires sexuelles offensantes, le tiers a rapporté qu’on a tenté d’avoir avec elles une discussion sur le sexe, et autant ont subi des gestes à connotation sexuelle, comme des attouchements. Par ailleurs, environ 2 % de femmes ont confié avoir eu des relations sexuelles avec un collègue contre leur gré. Les hommes ont aussi rapporté de tels gestes, mais dans une moindre mesure.

Les chercheurs soulignent que les signalements, qui impliquent une démarche auprès d’instances officielles, sont « minimes par rapport aux violences qui ont effectivement eu lieu ».

Ce ne sont que 1 % des hommes et des femmes ayant répondu à la question sur le signalement des gestes répréhensibles qui les ont rapportés à la police ou au Syndic du Barreau.

« Les résultats, incluant les récits de personnes ayant vécu des violences ou en ayant été témoins ou confidentes, font état d’une culture professionnelle qui favorise le silence et l’impunité face au harcèlement et aux violences à caractère sexuel », est-il écrit dans le rapport.

Certaines victimes se sont tues par crainte de représailles, d’autres ont porté plainte aux dirigeants de leur cabinet mais rapportent que l’agresseur a été protégé, est-il noté.

Entre autres actions, le Barreau entend mettre sur pied pour ses membres des formations gratuites sur le harcèlement et les violences sexuelles – il est envisagé qu’elles soient obligatoires. Un comité sera aussi responsable d’élaborer des pistes d’action supplémentaires et d’assurer le suivi du rapport.