Après cinq semaines à vivre une expérience totalement inédite durant laquelle ils ont plongé dans des réalités qu’ils connaissent peu ou mal, les agents du SPAL sont de retour en patrouille. Bienvenue dans la réalité policière de 2020.

Textes : Caroline Touzin Textes : Caroline Touzin
La Presse

Photos : Martin Tremblay Photos : Martin Tremblay
La Presse

L’appel au 9-1-1 concerne une mère en psychose qui tient des propos suicidaires.

Un enfant de 4 ans est sur place, selon le répartiteur d’urgence.

C’est la grand-mère de l’enfant qui a téléphoné après avoir reçu un message texte inquiétant de sa fille.

Une ambulance est en route.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Les policières Marie-Ève Cloutier et Annabel Roy-Demers ont survécu à une fusillade il y a quelques années alors qu’elles patrouillaient ensemble.

Mais lorsque les policières Annabel Roy-Demers et Marie-Ève Cloutier débarquent dans l’immeuble de logements modeste du Vieux-Longueuil, l’histoire est pas mal plus complexe que le résumé de l’appel.

On est dans les « 50 nuances de gris » auxquelles les patrouilleurs sont confrontés tous les jours.

Les deux policières – comme 28 autres de leurs collègues – viennent de terminer l’expérience la plus déstabilisante de leur carrière : le projet Immersion.

Les agentes sont de retour en patrouille après avoir plongé dans des réalités qu’elles connaissent peu ou mal.

Rapidement, les outils acquis ces cinq dernières semaines vont leur servir.

À l’arrivée du duo policier, Karine* est assise dans le salon avec sa fille. La maman n’est pas en psychose. La petite finit de dîner, les yeux rivés sur le téléviseur qui diffuse un dessin animé.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

L’agente Roy-Demers discute avec la jeune mère de famille.

« Salut Karine, ta mère nous a appelées parce qu’elle s’inquiète pour toi », dit l’agente Roy-Demers d’un ton empathique.

« Ma mère fait tout pour que je ne me sente pas bien, répond la jeune femme. Elle veut m’enlever mon enfant. »

« Ma fille est ce que j’ai de plus précieux », insiste la maman, l’air épuisée.

L’agente Cloutier juge que la suite de la conversation pourrait perturber la petite. Elle demande à l’enfant de lui montrer ses jouets dans sa chambre.

L’enfant vient de passer quelques jours chez sa grand-maman et le conjoint de cette dernière.

À son retour, la petite a dit que l’homme avait abusé d’elle. Or, l’enfant a un trouble de langage qui rend la communication difficile. Elle est revenue de chez sa grand-mère avec des ecchymoses sur le corps.

Karine a dénoncé le conjoint de sa mère à la police. Une enquête est ouverte.

Nous sommes quelques jours après cette dénonciation quand la mère de Karine téléphone au 9-1-1 pour dire qu’elle s’inquiète pour sa fille.

Cette préoccupation est-elle réelle ou s’agit-il d’une vengeance ? Karine a porté plainte contre le conjoint de sa mère. Peut-être que cette dernière cherche à nuire à la crédibilité de sa fille.

Pour compliquer le tout, la mère de Karine débarque au beau milieu de l’intervention des patrouilleuses.

Les policières jugent qu’il vaut mieux qu’elle n’entre pas dans l’appartement pour l’instant. Elles sortent donc pour entendre sa version de l’histoire.

« Je ne suis pas fâchée contre ma fille [en raison de la plainte], assure-t-elle aux policières. J’ai peur pour ma petite-fille. Ma fille n’est pas capable de s’en occuper. »

Karine a un trouble de personnalité limite (TPL). Il est possible qu’elle mente pour attirer l’attention. Elle a fait plusieurs tentatives de suicide dans le passé. Elle n’a aucun suivi psychiatrique. Elle est sur une liste d’attente du CLSC pour une thérapie psychosociale.

***

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Les policières reçoivent un appel d’urgence pour retrouver un homme disparu.

Lors du stage Immersion, il a beaucoup été question des TPL. « Quelles émotions suscitent-elles chez vous ? », a demandé la directrice de l’Association des parents et amis de la personne atteinte de maladie mentale Rive-Sud, Patricia Arnaud, invitée à outiller les policiers lors du stage.

« De l’irritation », ont répondu plusieurs.

« Du dégoût », a ajouté une policière.

« Et de la pitié ? », poursuit Mme Arnaud.

« La pitié, dans la police, ça dure un an », a lancé une autre agente.

« C’est qu’on voit les pires. Les cas les plus lourds. On n’a plus de pitié car on ne voit pas les cas gérables pour qui ça va mieux », a expliqué un patrouilleur d’expérience.

Les trois quarts des TPL vont bien évoluer et se rétablir, mais « vous voyez juste le quart qui ne va pas bien », a concédé Mme Arnaud. Cette clientèle est drainante parce qu’elle est très impulsive et fait peu d’introspection, a-t-elle ajouté, mais n’oubliez pas que 5 % des TPL vont réussir un suicide.

***

Les deux patrouilleuses ont cette mise en garde en tête lors de leur intervention auprès de Karine. Elles doivent déterminer si son état mental présente un danger grave et imminent pour elle-même ou pour autrui. Si oui, les agentes peuvent forcer le transport à l’hôpital en vertu de la loi P-38.

« J’ai aucune pensée suicidaire en ce moment », insiste Karine auprès de l’agente Roy-Demers.

La policière ne veut prendre aucun risque. L’agente téléphone immédiatement au centre de crise L’Accès et passe son cellulaire à la jeune femme. Un intervenant spécialisé en prévention du suicide évalue le risque suicidaire. Conclusion : ce n’est pas un cas de P-38.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

De 7 h à 16 h, les agentes enchaînent les appels au point où elles n’ont même pas le temps de manger.

L’agente Roy-Demers continue de chercher des solutions. Le père peut-il prendre la fillette quelques jours ? Pas de père dans le portrait. Karine a-t-elle des amis sur la Rive-Sud ? Aucun.

Cet isolement inquiète les patrouilleuses.

C’est là que l’agente Roy-Demers se remémore les organismes communautaires visités lors du projet Immersion. La maison Tremplin, un organisme d’aide aux familles, est située non loin d’ici.

« Là-bas, ils aident plein de mamans comme toi », lui assure la policière avant de lui faire promettre de contacter l’organisme.

« Des cas qui rentrent dans les zones grises comme celui-là, on en voit à chaque jour », décrit l’agente Cloutier, sur la route depuis 12 ans.

Quand je suis rentrée dans la police, je m’attendais à arrêter pas mal plus de voleurs que ça. Il y a 10 ans, on en arrêtait un peu. Aujourd’hui, c’est juste des appels de santé mentale et de misère humaine.

L’agente Annabel Roy-Demers

Le quart de travail durant lequel La Presse accompagne le duo de patrouilleuses ce jour-là n’y fait pas exception. De 7 h à 16 h, les agentes enchaînent les appels au point où elles n’ont même pas le temps de manger.

Un seul appel a un lien avec la criminalité dans toute la journée. Et encore. Le cas nous plonge dans un condensé de misère humaine.

« On met toujours nos gants avant de rentrer Chez Lise », indique l’agente Cloutier.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Les policières Annabel Roy-Demers et Marie-Ève Cloutier du SPAL visitent Chez Lise, un établissement très connu des policières.

Les maisons de chambres Chez Lise hébergent des gens aux prises avec des problèmes de santé mentale et de consommation. Plusieurs ont multiplié les séjours en prison ou à l’hôpital psychiatrique.

Quand « le système » n’a pas de place pour eux, ils atterrissent dans l’un des immeubles du chemin de Chambly de Lise Bissonnette.

L’odeur de cigarettes prend à la gorge dès qu’on passe la porte.

« Bonjour, qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ? », lance la propriétaire, pas du tout surprise de voir la police.

Les patrouilleuses sont chargées de trouver un homme qui ne s’est pas présenté au procès criminel où il devait témoigner ce matin-là. Elles doivent l’amener devant le juge le plus tôt possible.

L’homme recherché vit Chez Lise depuis trois ans. Dans ce dossier judiciaire, il est appelé comme témoin.

Mais il a des antécédents d’entrave au travail de la police. Récemment, les policiers l’ont transporté de force à l’hôpital alors qu’il était agressif et possiblement en psychose toxique.

Les policières ignorent comment elles seront accueillies. D’où les gants.

La minuscule chambre de l’homme – située tout au bout d’un étroit corridor – est vide. Le lit défait est couvert de revues porno. « C’est sûr qu’il s’est poussé, lance la réceptionniste. Un enquêteur a appelé pour dire que vous veniez le chercher. »

Un autre chambreur suggère qu’il peut se trouver dans la chambre d’une ex-prostituée dans l’immeuble voisin.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Les patrouilleuses sont chargées de trouver un homme qui ne s’est pas présenté au procès criminel où il devait témoigner ce matin-là.

Les policières s’apprêtent à rendre visite à l’ancienne travailleuse du sexe quand l’homme sort du bâtiment, café dans une main, cigarette dans l’autre.

Le trentenaire a le regard absent ; la démarche lente. Il accepte de suivre les policières à condition qu’il puisse finir sa cigarette.

Les gants de plastique ne serviront pas cette fois-ci.

***

Dès que les policières sortent du palais de justice, elles sont appelées à chercher un élève de 9 ans qui vient de fuguer. Il a des troubles de comportement. Il a traité son éducatrice spécialisée de chienne avant de la frapper et de s’enfuir de l’école.

Arrivées aux abords de l’école primaire, les agentes voient un petit garçon traverser le terrain de l’établissement en donnant des coups de pied dans la neige, encadré par le directeur de l’établissement et une éducatrice.

« On va rester en arrière. La situation semble maîtrisée », dit l’agente Roy-Demers.

Une autre éducatrice munie d’un walkie-talkie s’approche de la voiture de patrouille. « Pouvez-vous rentrer ? demande-t-elle aux policières. Il ne nous croyait pas qu’on appellerait la police. »

Dans le bureau du directeur, le garçon s’est calmé. Il ignore les deux agentes. « Regarde-moi quand je te parle », ordonne l’agente Cloutier d’un ton posé mais ferme.

« Tu dois comprendre qu’on va revenir si l’école nous rappelle, mais qu’il y a d’autres gens qui ont plus besoin de la police que toi, poursuit l’agente. Quand on est avec toi, on n’aide pas d’autres personnes. »

Le petit garçon hoche timidement de la tête pour dire qu’il a compris.

Le reste de la journée se poursuit au même rythme. Chaque appel est un nouveau plongeon dans la réalité de gens vulnérables ; de jeunes ou de moins jeunes en détresse.

Les agentes se pointent ensuite au Costco de Boucherville pour intercepter un homme agressif – possiblement en état d’ébriété – qui s’entête à prendre sa voiture.

Des employés l’empêchent de quitter les lieux. L’homme à l’allure négligée proteste. Il peine à se tenir debout.

Or, cet appel n’a rien à voir, non plus, avec un acte criminel.

Avec beaucoup de patience, les agentes réussissent à lui soutirer le numéro de téléphone de ses enfants. Le vieil homme est diabétique, explique le fils. En manque d’insuline, il devient confus et agressif.

Comme il vit seul, personne ne s’est rendu compte qu’il n’allait pas bien ce jour-là avant qu’il prenne le chemin du Costco. Dans cet état, c’est un miracle qu’il n’ait pas causé un accident de la route.

« Même quand l’appel est coté “criminel”, bien souvent, décrit l’agente Roy-Demers, il y a de la détresse, de la maladie ou de la santé mentale derrière. »

Un stage à répéter

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

La seconde mouture du stage Immersion devrait se dérouler au printemps.

Le chef du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL), Fady Dagher, planche déjà sur la seconde mouture du stage Immersion qui se déroulera avec 30 nouveaux policiers volontaires au printemps.

À terme, le chef Dagher souhaite que ses 600 policiers le suivent et même qu’ils répètent l’expérience tous les cinq ans.

Il a demandé aux premiers qui viennent de terminer le stage de devenir « ses ambassadeurs » du changement de culture qu’il cherche à implanter.

Pour que sa crainte de voir une personne vulnérable tomber sous les balles d’un de ses agents ne se matérialise jamais.

*Karine est un prénom fictif. Son histoire ne l’est pas.