On aurait compris si Annick Charette s’était effondrée après l’annonce du verdict.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

On aurait compris si elle n’avait eu que des larmes, aucun mot.

Au terme d’un procès pour viol et attentat à la pudeur qui s’est soldé par l’acquittement de Gilbert Rozon, ce n’est pourtant pas ce qu’a fait la plaignante.

Il faut saluer le courage et la dignité de cette femme qui, au terme d’un procès extrêmement éprouvant, refuse de baisser les bras.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Une centaine de personnes, chandelle à la main, se sont rassemblées devant le palais de justice de Montréal mercredi soir en soutien aux victimes d’agressions sexuelles. Une minute de silence a été observée pour Annick Charette (au centre) dans le dossier du magnat de l’humour déchu Gilbert Rozon, qui a été acquitté mardi de viol et d’attentat à la pudeur.

Annick Charette est allée « jusqu’au bout », comme elle le dit elle-même. Et ce « bout » n’était évidemment pas celui qu’elle espérait.

Elle l’a fait avec un fardeau énorme sur les épaules, sans s’imaginer que, de toutes les femmes qui ont porté plainte à la police contre Gilbert Rozon dans la foulée de #moiaussi, elle serait la seule plaignante retenue par le Directeur des poursuites criminelles et pénales.

Elle l’a fait pour sa fille qui, au moment du dépôt de sa plainte, avait 19 ans – l’âge qu’avait Annick Charette lors des faits relatés au procès qui s’est conclu par un acquittement.

La juge ne dit pas que la plaignante a menti en affirmant qu’elle a été agressée sexuellement. Elle ne dit pas non plus qu’elle croit la version de Rozon, selon laquelle il s’agissait d’une relation sexuelle consentante – une version qui lui apparaît moins plausible que celle de la plaignante.

Ce qu’elle dit, c’est que dans un système où un accusé est présumé innocent tant et aussi longtemps que le ministère public n’a pas prouvé sa culpabilité hors de tout doute raisonnable, le tribunal n’a pas pu obtenir cette preuve béton.

D’où le verdict d’acquittement, « qui ne signifie pas que les incidents reprochés ne se sont pas produits », rappelle le tribunal, qui a tenu à souligner le courage dont a fait preuve la plaignante en témoignant.

Même si elle est évidemment déçue par ce verdict, Annick Charette est sortie du procès la tête haute, lançant même un message d’encouragement à toutes les victimes. « N’ayez pas honte. La culpabilité que vous ressentez ne vous appartient pas. Malgré la déception, je vous invite à dénoncer. Parce qu’ainsi les choses pourraient changer. »

Moins d’une heure après le verdict, en entrevue avec ma collègue Katia Gagnon, elle se montrait tout aussi combative.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Annick Charette

Il faut continuer. Il faut lever le poing haut et fort. Ça ne peut pas s’arrêter. Si ça s’arrête, la place est donnée à tous les prédateurs de la terre de continuer.

Annick Charette, en entrevue avec La Presse

> (Re)lisez l’entrevue de Katia Gagnon avec Annick Charette

Pas question pour elle de démissionner. Pas question de se taire ou de se terrer dans un coin. Au contraire. Elle veut provoquer une réflexion sociale sur la justice après #moiaussi. Elle veut que son expérience serve. Elle veut que les choses changent. Pour sa fille et pour toutes les autres. Pour que plus personne n’ait à porter un fardeau de honte qui ne lui appartient pas.

Il faut saluer ce courage, disais-je. Le courage remarquable d’Annick Charette, mais aussi celui des autres plaignantes dans l’affaire Rozon dont les dossiers n’ont pas mené à des accusations.

Car même si elles n’ont pas « gagné » devant le système de justice, cela ne veut pas dire que le mouvement #moiaussi a perdu. Même si elles n’ont pas obtenu ce qu’elles espéraient, leur prise de parole, jumelée à l’enquête journalistique d’Améli Pineda, de Monic Néron et d’Émilie Perreault, n’a pas été vaine.

Ces femmes ont réussi à faire bouger les choses. Elles ont provoqué des prises de conscience, d’autres enquêtes journalistiques percutantes, des discussions franches, des dénonciations nécessaires, des actions politiques inspirantes. C’est dans le sillon de leur parole courageuse qu’a été créé à Québec le comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale. Quelques heures avant le verdict du procès Rozon, ce comité, dont il faut aussi saluer le travail colossal, a rendu public un rapport contenant 190 recommandations pour mieux accompagner les victimes.

Le rapport s’intitule « Rebâtir la confiance ». Car pour le moment, la confiance est à plat.

> Consultez la synthèse du rapport « Rebâtir la confiance »

Les agressions sexuelles font partie des crimes contre la personne les moins souvent dénoncés à la police (environ 5 %, comparativement à 37 % pour les voies de fait et 46 % pour les vols qualifiés). Un sous-signalement qui peut être attribué au caractère intime de l’infraction, à la honte, à la culpabilité, à la peur de ne pas être cru ou d’être stigmatisé.

Malgré l’évolution du droit et des mentalités, malgré les efforts faits par le système judiciaire, le manque de confiance à l’égard de ce système demeure, constate le comité d’experts. Tout au long de ses consultations, il a entendu des victimes raconter comment le processus judiciaire était un véritable parcours du combattant. Un parcours « pénible, long et jonché d’embûches, au cours duquel l’attente, les reports, les délais et le manque d’empathie, d’humanisme et de compréhension étaient courants ».

Pour rebâtir la confiance, le comité, présidé par Elizabeth Corte, juge en chef à la Cour du Québec de 2009 à 2016, et Julie Desrosiers, chercheuse et professeure titulaire à la faculté de droit de l’Université Laval, recommande notamment un meilleur accompagnement psychosocial des victimes et l’instauration d’un tribunal spécialisé en matière d’agressions sexuelles et de violence conjugale.

Si vous êtes désenchanté par la politique, si vous avez vous-même perdu confiance dans le système, jetez un coup d’œil et même deux à ces travaux qui sont le fruit d’une démarche transpartisane à laquelle ont participé la ministre responsable de la Condition féminine Isabelle Charest, la députée libérale Isabelle Melançon, la députée de Québec solidaire Christine Labrie et la députée péquiste Véronique Hivon.

L’engagement de ces quatre élues (ainsi que celui de l’ex-ministre de la Justice Sonia LeBel et de la députée libérale Hélène David, membres du comité initial), qui ont mis de côté toute partisanerie pour entendre la parole des victimes et faire avancer ensemble le bien commun, a quelque chose de franchement inspirant.

À elles aussi, qui travaillent fort pour être à la hauteur du courage de toutes les Annick Charette de ce monde, je lève mon chapeau.

Merci, mesdames. Votre travail est une lueur d’espoir.