(Québec ) Audrey Gagnon a dû quitter la maison d’hébergement où elle vivait avec sa fille de 2 ans parce qu’elle aurait menacé de « brûler vive » son intervenante. Six jours plus tard, le corps de la petite Rosalie était retrouvé à Québec.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

C’est ce qu’a raconté mardi l’intervenante psychosociale en question, lors de la deuxième journée de l’enquête publique du coroner sur la mort de la petite Rosalie, tuée par sa mère à coups de couteau.

Cette intervenante, qu’une ordonnance nous interdit d’identifier, a suivi Mme Gagnon pendant deux mois entre février et avril 2018, à la Maison Marie-Rollet.

L’intervenante, que nous appellerons Nadia pour faciliter la lecture, a dressé le portrait d’un séjour mouvementé. Audrey Gagnon, 25 ans, s’est d’abord montrée ouverte aux traitements et respectueuse avec les autres femmes hébergées et les intervenantes.

Mais la situation s’est vite dégradée. « On a vu un changement dans son comportement. Elle a été en colère après moi, m’a insultée, m’a dit des noms. Le lien thérapeutique s’est dégradé avec le temps », a raconté Nadia.

Audrey Gagnon se levait souvent tard, avait du mal à respecter le couvre-feu. Une fois, elle a même laissé la petite Rosalie seule dans sa chambre pendant 45 minutes pour sortir faire une promenade. Les intervenantes la soupçonnaient de consommer du cannabis, mais la mère l’a nié.

Pas de craintes pour Rosalie

Malgré ces écarts, les intervenantes de la Maison Marie-Rollet n’avaient pas de craintes majeures pour la sécurité de Rosalie, a expliqué Nadia. « Les besoins de base de Rosalie étaient toujours comblés » et la mère « a tout le temps été adéquate avec sa fille », a raconté Nadia à la coroner Me Géhane Kamel.

« Nous n’avions pas de crainte pour la sécurité de Rosalie », a-t-elle ajouté. Ces propos ont été corroborés par une deuxième employée de la Maison Marie-Rollet.

Les choses ont toutefois dégénéré le 12 avril 2018. Ce jour-là, Nadia voulait rencontrer Audrey Gagnon pour discuter d’un écart de conduite. La mère aurait piqué une colère telle que Nadia a dû quitter le bureau où elle se trouvait avec Mme Gagnon.

« En quittant le bureau je l’entends dire : ‟elle est tout le temps sur mon dos, je vais la tuer, la tabarnak, je vais la brûler vive” », a raconté Nadia.

Après cet évènement, la direction de la Maison Marie-Rollet a conclu qu’Audrey Gagnon devait quitter les lieux. La décision a été prise d’un commun accord avec la mère, a assuré Nadia, qui a tout de même confirmé que celle-ci aurait voulu rester pour la nuit.

Situation de vulnérabilité ?

Puisque tous les refuges étaient pleins ce soir-là à Québec, elle est partie vers 22 h avec Rosalie, pour aller chez un ami.

Nadia a soutenu que ni elle ni les autres intervenantes ne craignaient à ce moment pour la sécurité de la petite. Nadia a toutefois appelé l’intervenante de la direction de la protection de la jeunesse (DPJ) qui suivait la mère pour l’avertir de son départ. Sans réponse, elle a laissé un message.

Les intervenantes de la Maison Marie-Rollet et la DPJ ont pu finalement se parler le lendemain, le 13 avril.

Nadia a expliqué que la DPJ suivait Audrey Gagnon afin de s’assurer qu’elle ne retourne pas vivre chez sa mère, qui avait connu des problèmes de santé mentale.

Questionnée par l’avocat d’Audrey Gagnon, MMarco Robert, Nadia a expliqué qu’elle n’avait pas jugé opportun de rapporter les menaces à la police sur le coup. « Audrey Gagnon s’était calmée au moment de son départ », a expliqué l’intervenante.

MRobert a demandé à l’intervenante jeunesse de la Maison Marie-Rollet si Audrey et Rosalie n’avaient pas été mises dans une situation de vulnérabilité le soir de leur départ. « Le soir où elle est partie, ça s’est bien passé, Madame était calme », a répondu l’intervenante jeunesse.

Tout indique par ailleurs qu’Audrey Gagnon avait menti à la Maison Marie-Rollet quant à ses antécédents judiciaires. Mme Gagnon aurait indiqué à ses intervenantes qu’elle avait passé six mois en détention pour une histoire de consommation.

En 2014, la jeune femme avait plutôt plaidé coupable à une accusation de voies de fait graves pour avoir donné sept coups de couteau à son conjoint de l’époque. La Maison Marie-Rollet n’en savait rien et n’a pas investigué, a expliqué Nadia.

La carrière de l’intervenante a été complètement chamboulée par cette affaire. Elle a été mise en arrêt de maladie après la découverte du corps de la petite Rosalie, six jours après son départ de la maison d’hébergement.

« J’ai eu un diagnostic de trouble de stress post-traumatique. J’ai dû donner ma démission en septembre 2020, en sachant que ma condition ne me permettait pas de retourner à la Maison Marie-Rollet », a expliqué Nadia.

En mars dernier, Audrey Gagnon a été condamnée à la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant 14 ans, pour le meurtre de sa fille.

L’enquête publique du coroner, qui se poursuivra mercredi, a pour mission de formuler des recommandations pour éviter que de tels drames se reproduisent. « Ce n’est pas une chasse aux sorcières », a rappelé mardi la coroner Géhane Kamel.