(Montréal) Trois enseignantes qui se disent brimées par la Loi sur la laïcité de l’État ont dénoncé lundi une loi « injuste » visant leurs symboles religieux pourtant essentiels à leur identité. « Je me sens exclue de la société québécoise », a indiqué Ichrak Nourel Ak, en lever de rideau du procès sur la loi 21.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

La contestation judiciaire de la loi phare du gouvernement Legault s’est amorcée lundi matin au palais de justice de Montréal. Malgré la pandémie, une trentaine d’avocats et journalistes étaient présents pour l’ouverture du procès de cinq semaines. De nombreux groupes tentent de faire invalider cette loi qui interdit entre autres aux policiers, enseignants et directeurs d’école de porter un signe religieux.

Vêtue d’un hijab noir, l’enseignante Ichrak Nourel Ak a détaillé au juge Marc-André Blanchard ses convictions religieuses et les conséquences de la loi sur sa nouvelle carrière d’enseignante. La jeune femme à l’origine de la contestation judiciaire a martelé qu’il lui était « inconcevable » d’enlever son hijab pour travailler.

« Ça fait partie de ma pratique, ça fait partie de moi en tant que femme musulmane », a déclaré la figure de proue de la contestation.

Fraîchement diplômée du baccalauréat en enseignement à l’Université de Montréal, Ichrak Nourel Ak a dû se résoudre à pratiquer son métier dans une école privée cette année, puisqu’il lui est interdit d’enseigner au public avec un hijab. Pourtant, déplore-t-elle, elle a étudié toute sa vie dans des écoles publiques montréalaises.

« Ça me fait sentir exclue de la société québécoise. Je suis une femme musulmane, mais je suis aussi une citoyenne québécoise. Je me sens à part… je me sens vraiment exclue », a-t-elle déploré.

Musulmane depuis « toujours », Ichrak Nourel Ak a commencé à porter le hijab à 21 ans après avoir consulté les « sources originales » de la religion musulmane. Le hijab est sa « manière » de pratiquer sa religion. « Le hijab, c’est une pratique musulmane obligatoire, pour moi », dit-elle.

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Manifestation contre la loi 21 devant le palais de justice de Montréal avant l’ouverture du procès

Néanmoins, la jeune femme assure que la décision de porter le hijab revient à chaque femme musulmane dans sa pratique de l’islam. Sa meilleure amie, d’ailleurs, ne le porte pas, indique-t-elle.

L’enseignante déplore l’« image faussée » de la femme musulmane « soumise à l’homme » qui existe dans l’imaginaire collectif. Certes, il existe « malheureusement » des femmes contraintes de porter le hijab, concède-t-elle, mais il y a aussi de nombreuses femmes musulmanes épanouies qui portent ce symbole religieux.

Le dépôt de la loi 21 par le gouvernement Legault au printemps 2019 a bouleversé Ichrak Nourel Ak. « Je me sentais insultée en tant que citoyenne québécoise. Je me sentais exclue de la société québécoise. Au début, c’était un choc », explique-t-elle.

« J’avais peur d’être fichée par le gouvernement »

L’enseignante montréalaise Messaouda Dridj n’arrivait plus à dormir l’an dernier pendant l’adoption de la Loi sur la laïcité de l'État. « J’avais peur. J’avais peur carrément d’être fichée par le gouvernement. Si un jour il décide quelque chose, je serai ciblée », a-t-elle témoigné en sanglotant.

Protégée par une clause de droit acquis, Messaouda Dridj dit souffrir d’être liée à vie au Centre de services scolaire de Montréal. « J’aimerais progresser. Ça me brime, je dois rester enseignante au primaire à la CSDM ! Je ne peux changer de maison ailleurs », déplore-t-elle. Mais pas question pour elle d’enlever son hijab. « Je n’oserai même pas me regarder dans une glace », dit-elle.

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Messaouda Dridj, enseignante

Ingénieure en Algérie, Messaouda Dridj a recommencé sa vie à zéro au Québec – son « rêve d’enfance » – dans les années 2000. Elle a alors repris ses études pour enseigner au primaire. C’est à 35 ans qu’elle a décidé de porter le hijab en lisant le Coran. Elle assure qu’aucun parent ou collègue ne s’est plaint de son foulard en classe. « Jamais au grand jamais ! », maintient-elle.

L’enseignante Amrit Kaur, de l’Organisation mondiale des sikhs du Canada, a montré au juge ses articles religieux, comme son turban, pendant son témoignage par visioconférence.

« Si je les enlève, je ne suis plus sikh. Je ne serais plus moi-même. Je ne serais pas en mesure de faire mon travail correctement, parce que je ne serais pas complète », tranche-t-elle. Mme Kaur avait fait la manchette l’an dernier en déménageant à Vancouver pour enseigner en raison de la Loi sur la laïcité de l'État.

Le procès se poursuit mardi avec le témoignage d’une autre enseignante. Les avocats du Procureur général du Québec auront l’occasion de défendre la légitimité de la loi dans les prochaines semaines. Rappelons que le gouvernement Legault a eu recours à la disposition de dérogation pour l’adopter.