La mère de l’accusé se confie dans une lettre transmise à La Presse

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

(Québec) Dans une lettre poignante, la mère de Michaël Chicoine se confie à cœur ouvert sur les problèmes de santé mentale dont souffrait son fils, qui a été formellement accusé lundi des meurtres au second degré de deux petits garçons de 2 et 5 ans à Wendake.

« Je n’ai pas de mot pour exprimer le geste de mon fils. […] JAMAIS, jamais je n’aurais pensé que Michaël aurait pu être un danger pour quiconque et qu’il commettrait l’irréparable », a écrit Mylène Chicoine dans une lettre transmise à La Presse, mardi en soirée.

« Je suis la mère de Michaël Chicoine. […] Aujourd’hui, je suis dévastée, anéantie par cette tragédie. […] Les deux familles en deuil seront à jamais marquées par cette incommensurable perte. »

Mme Chicoine tenait à lever le voile sur les problèmes de santé mentale qui affligeaient son fils de 30 ans depuis une dépression majeure. Dans sa missive, elle précise qu’il a déjà attenté à sa vie. Ce qu’elle souligne, c’est surtout que son fils n’a pas reçu, selon elle, les soins de santé dont il avait besoin.

« J’ai pris sur moi de vous transmettre les faits connus relativement aux services dispensés par nos organisations gouvernementales », souligne-t-elle.

Dieu sait qu’il a demandé de l’aide à plusieurs reprises. J’étais à l’affût, malgré notre distance physique, de tous les signes pouvant m’indiquer qu’il n’allait pas bien, et ce, afin de le référer pour qu’il obtienne de l’aide.

Mylène Chicoine, mère de Michaël Chicoine

« Malgré les hospitalisations, malgré nos demandes afin qu’il reçoive l’aide appropriée, le soutien reçu n’a malheureusement pas été suffisant, ni adéquat : il n’y avait pas de place disponible pour lui à l’Institut universitaire en santé mentale de Québec ni au Centre de crise de Québec. Son médecin de famille a tout fait pour qu’il obtienne de l’aide appropriée, mais les portes se sont refermées », écrit-elle.

« Le seul suivi qu’il a obtenu est un appel téléphonique, à une occasion, d’un psychiatre, lequel appel a duré à peine dix minutes. Le spécialiste lui alors prescrit une médication, sans autre consultation. »

Elle écrit que son fils « ne consommait aucune drogue ni alcool ».

Lundi, M. Chicoine a été envoyé à l’hôpital pour subir une évaluation de santé, avant d’être interrogé par des enquêteurs de l’Unité des crimes contre la personne de la Sûreté du Québec. Une lettre signée par un médecin du CHU de Québec a aussi été envoyée au tribunal, mais a été mise sous scellé.

Québec a ordonné mardi une enquête externe à la direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de la Capitale-Nationale alors que la situation des deux enfants avait mené à trois signalements qui n’ont pas été retenus. L’un d’entre eux aurait pu être fait par la police elle-même, a laissé entendre mardi le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant.

Dans sa lettre, Mme Chicoine n’y fait pas allusion.

Le processus de guérison et vers le pardon me semble inatteignable. Mon cœur est brisé à JAMAIS.

Mylène Chicoine, mère de Michaël Chicoine

« Je t’aime mon garçon ! » sont ses derniers mots.

Attentes élevées

Le déclenchement d’une enquête gouvernementale a été accueilli avec soulagement dans l’entourage de la mère des petites victimes. Mais les attentes sont élevées.

« La maman veut une justice. Elle veut que les choses changent », lâche en entrevue Frédérique Gros-Louis, une proche de la mère. « Elle veut que quand des signalements sont faits, les parents soient entendus, soient crus surtout, et que des actions concrètes soient posées. »

Dans l’entourage de la mère, on s’explique mal l’inaction de la DPJ : « Un signalement une fois, OK. Mais deux, trois signalements et rien ne se passe ? Là, je décroche. Ici, les gens sont fâchés. On veut comprendre », lance un proche de la mère, de Wendake, qui a préféré ne pas être nommé.

Michaël Chicoine a été formellement accusé lundi de deux meurtres au second degré. Deux ordonnances de non-publication ont été rendues lundi par un magistrat afin de protéger l’identité des victimes et des témoins dans cette affaire.

Le suspect s’est livré lui-même aux policiers dans la nuit de samedi à dimanche. Vers 2 h du matin cette nuit-là, les policiers ont trouvé les corps des deux petits garçons dans un logement de Wendake.

L’entourage de la mère est « fâché, déçu », explique Mme Gros-Louis, qui a créé sur la plateforme GoFundMe une campagne de financement pour les « petits anges de Wendake ».

Je pense qu’on s’attendait à ce qu’il y ait des actions avant que le drame arrive.

Frédérique Gros-Louis, une proche de la mère

Le grand chef de la nation huronne-wendate a salué la décision de Québec. « Quelles sortes de plaintes ? se demande Konrad Sioui. Le ministre Carmant veut éclaircir ça et il veut un rapport rapidement. Je salue ça. On ne veut plus de rapports d’enquête qui durent une éternité. »

Un rapport le 5 décembre

L’enquête externe ordonnée par Québec cherchera à comprendre pourquoi les signalements faits à la DPJ de la Capitale-Nationale n’ont pas été retenus. Lionel Carmant dit avoir été informé d’un total de trois signalements, mais n’a pas de détails sur leur nature.

« Apparemment, aucun d’entre eux ne [faisait état] de compromission, mais j’ai besoin de faire vérifier ça parce que le chef Sioui m’a dit que c’était connu que [l’accusé] était un homme violent », a indiqué le ministre à La Presse.

« Il y aurait eu un signalement qui venait de la police, donc j’ai besoin de voir ce qu’étaient les causes », a poursuivi le ministre.

« J’ai besoin de savoir ce qui s’est passé », a répété M. Carmant. La personne désignée pour mener l’enquête externe aura le mandat « d’évaluer si tous les processus ont été rigoureusement suivis » dans cette histoire.

Le rapport est attendu pour le 5 décembre.

François Legault s’est lui aussi dit en quête de réponses. « C’est toujours impossible à comprendre quand quelqu’un tue deux jeunes enfants. On se demande pourquoi on en vient là. Évidemment, toutes les enquêtes nécessaires vont être faites », a assuré le premier ministre, qui a offert mardi ses pensées aux proches affligés par la tragédie.

Pour ce qui est du cas de Wendake, on va d’abord attendre de voir si, effectivement, il y a eu des drapeaux rouges d’envoyés et, si oui, quand et comment, c’est ça qu’on va regarder et on va être transparents.

Le premier ministre François Legault

L’enquête menée par Québec s’ajoute à l’enquête criminelle de la Sûreté du Québec et à celle du coroner sur la cause du décès des victimes. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) a aussi, de sa propre initiative, déclenché une enquête en vertu des pouvoirs que lui confère la Loi sur la protection de la jeunesse.

Le déroulement de cette enquête n’est pas public et la Commission n’entend faire aucun commentaire.

La DPJ de la Capitale-Nationale « assure son entière collaboration à la CDPDJ dans son enquête », a indiqué dans un courriel une porte-parole du CIUSSS de la Capitale-Nationale, Mélanie Otis.

« Nous agirons en toute transparence et nous transmettrons à la Commission toutes les informations nécessaires afin de lui permettre de faire la lumière sur cette situation tragique, qui nous bouleverse tous », a-t-elle ajouté.

De son côté, le premier ministre Justin Trudeau a affirmé qu’« il faut faire toute la lumière sur ce qui s’est passé ».

« Ces enfants avaient la vie devant eux et nous sommes tous bouleversés par la situation. […] Mes pensées sont avec les proches des jeunes victimes de ce drame terrible et avec les gens de la communauté de Wendake », a-t-il déclaré lors d’un point de presse mardi.

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par Régine Laurent et mise sur pied dans la foulée de la mort d’une fillette à Granby en avril 2019, doit présenter son rapport le 30 novembre prochain.

– Avec Tommy Chouinard et Léa Carrier, La Presse