Le procès pour corruption de l’ex-maire de Terrebonne Jean-Marc Robitaille et de trois complices a finalement repris jeudi, un an après son début. Un entrepreneur de la couronne nord a témoigné avoir reçu un « avertissement » du coaccusé Normand Trudel pour ne pas soumissionner à un contrat de 3,5 millions de dollars de la Ville de Terrebonne.

Mis à jour le 10 sept. 2020
Louis-Samuel Perron
Louis-Samuel Perron La Presse

Selon la théorie de la Couronne, deux firmes d’ingénierie se partageaient les contrats publics à Terrebonne en vertu d’une « directive » du maire Robitaille. Celui-ci avait mis en place entre 2000 et 2012 un « système de corruption » basé sur le partage de contrats et l’octroi de cadeaux aux hauts fonctionnaires, plaide la poursuite.

C’est dans ce contexte qu’André Durocher, entrepreneur de Blainville, a tenté de percer le marché particulièrement fermé des contrats publics à Terrebonne dans les années 2000. Une demi-heure après être allé chercher les documents pour participer à un appel d’offres de 3,5 millions, André Durocher affirme avoir reçu un appel de son concurrent, le coaccusé Normand Trudel, qui se trouvait alors à Paris.

« [Il m’a dit que] je n’avais pas d’affaire à soumissionner-là, que la job était déjà placée », a raconté le témoin, président d’Excavations Panthère jusqu’en 2012. Selon lui, le bref appel était un « avertissement » et non pas des « menaces ». « Ce n’est pas Normand Trudel qui aurait changé l’histoire de cette soumission, mais des supérieurs », a ajouté le témoin. Il a finalement décidé de ne pas participer à l’appel d’offres.

À cette époque, André Durocher craignait d’ailleurs de subir du sabotage de la part de ses concurrents.

On n’est pas à l’abri de se faire briser nos équipements. […] Celui qui remporte la soumission, ça ne veut pas dire que c’est lui qui va briser mes équipements […], parce que je n’ai pas respecté l’entente.

André Durocher, entrepreneur, témoin au procès

Sa peur n’avait toutefois rien à voir avec Terrebonne, a-t-il précisé.

À la commission Charbonneau, en 2012, André Durocher avait dit avoir vécu « l’enfer » dans le milieu de la construction à Montréal. « Ils ont essayé de tuer mon frère », avait-il témoigné. L’entrepreneur avait relaté avoir reçu des appels menaçants de rivaux pour l’inciter à de ne pas soumissionner à des contrats. Il avait finalement perdu son cautionnement en raison de son acharnement, ce qui a mené son entreprise à sa perte.

IMAGE TIRÉE D’UNE VIDÉO DE LA PRESSE

André Durocher à la commission Charbonneau, en 2012

« On n’était plus capables de soumissionner nulle part, pas juste à Terrebonne, on était pénalisés par certaines firmes d’ingénieurs », a témoigné M. Durocher jeudi.

En contre-interrogatoire, MMichel Massicotte a relevé une contradiction dans un élément clé de son témoignage. En octobre 2014, André Durocher avait déclaré sous serment avoir reçu en 2007 un appel de Normand Trudel portant sur un contrat de 5 millions à la Ville de Mascouche. Le témoin a admis avoir tenu ces propos, mais maintient sa version d’aujourd’hui.

Rencontre « douteuse » avec un conseiller municipal

Un autre témoin, François Barnabé, a raconté à quel point le conseiller municipal de Terrebonne Michel Morin en menait large auprès des entrepreneurs à la fin des années 90. La firme du témoin construisait alors le Boisé Lapinière dans l’ouest de la ville.

Dans les réunions avec les entrepreneurs et le chef de l’urbanisme de Terrebonne, Michel Morin « imposait les façons de faire », selon M. Barnabé. « Il fallait qu’on fasse affaire avec BPR Triax, il ne fallait pas qu’on négocie les honoraires », a-t-il témoigné. La firme BPR Triax était l’une des deux firmes au cœur du système de partage de contrats, selon la Couronne.

Michel Morin serait également intervenu pour régler un conflit avec l’entrepreneur Normand Trudel. Ce dernier réclamait 6000 $ à François Barnabé pour des travaux. Un soir, le témoin s’est promené dans le parc industriel avec le conseiller municipal pour parler du dossier. « Je trouvais ça bizarre. C’était encore plus douteux [d’être là] », a-t-il dit.

« Il m’a dit : “Écoute, tu vas faire de l’argent, il faut pas juste que toi tu en fasses, faut que tout le monde en fasse.” Aussi cru que ça. Il fallait que je paye le montant à Transport Excavation Mascouche [l’entreprise de Normand Trudel] », a-t-il témoigné. Même s’il a été visé par une enquête de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), Michel Morin n’est pas accusé dans cette affaire.

Jean-Marc Robitaille, son ex-chef de cabinet Daniel Bélec, l’ancien directeur général adjoint Luc Papillon et l’entrepreneur Normand Trudel sont accusés de corruption dans les affaires municipales et d’abus de confiance. Ils ont été arrêtés en 2018 dans l’enquête Médiator de l’UPAC.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Daniel Bélec, ex-chef de cabinet de Jean-Marc Robitaille

« Les administrateurs de la Ville auraient permis et maintenu un système de corruption notamment basé sur le partage de contrats, ayant pour effet de favoriser des firmes d’ingénieurs et des entrepreneurs au détriment des autres », avait plaidé le procureur de la Couronne, MMartin Duquette, au début du procès, en octobre 2019.

Jean-Marc Robitaille, maire de Terrebonne jusqu’en 2016, a profité personnellement de nombreux avantages grâce à ce système de corruption, selon la poursuite. Les entrepreneurs Normand Trudel et Aurèle Théberge auraient ainsi payé des milliers de dollars pour l’agrandissement du chalet du maire.

Le procès se poursuit vendredi devant la juge Nancy McKenna