Edmonton, Toronto, Ottawa, Québec, Montréal : une femme sous le joug d’un proxénète violent s’est prostituée partout au pays pendant des mois en 2016. Malgré la preuve accablante, Kevin Ayala Tafur se disait innocent et même « choqué et dégoûté » par le métier de sa copine. Une version « invraisemblable » rejetée par la cour.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

« [L’accusé] l’encourage, la conduit, et l’accompagne dans diverses villes, afin qu’elle se livre à la prostitution, le seul travail qu’il lui connaît. […] L’intérêt de M. Ayala pour [la victime] est principalement financier à compter des mois de mars et avril 2016. En ce sens, il profite d’elle et des sentiments qu’elle a pour lui », soutient la juge Sonia Mastro Matteo dans une décision de 70 pages rendue à la mi-juillet.

Le Montréalais de 27 ans a ainsi été déclaré coupable de proxénétisme, d’avantage matériel provenant de la prestation de services sexuels et de voies de fait armées. Il a cependant été acquitté du chef, plus grave, de traite de personnes. La juge n’a pas conclu que le proxénète avait utilisé la violence et l’intimidation pour contraindre la victime à se prostituer.

N’empêche, Karine* affirme avoir vécu dans la peur en 2016 aux mains de Kevin Ayala Tafur. En mars 2016, le proxénète a « violemment » lancé un iPhone au visage de la victime, parce qu’elle avait refusé d’entrer dans un bâtiment abandonné au centre-ville de Montréal pour rejoindre un client.

Puis, en janvier 2017, alors que Karine dort dans son appartement, Kevin Ayala Tafur entre dans sa chambre, se place sur elle et la frappe à coups de poing sur les bras et les jambes. C’est cet ultime incident qui pousse Karine à porter plainte contre son agresseur. Notons que son identité est protégée par la cour.

Par amour et par crainte de violence

Deux ans plus tôt, Karine rencontre Kevin Ayala Tafur sur Facebook. Ils commencent à se fréquenter, mais leur relation dérape, lorsqu’il propose à Karine de se prostituer pour gagner de l’argent. La jeune femme accepte alors par amour et par crainte de violence.

Karine se prostitue d’abord six jours par semaine au salon de massage érotique Jasmine à Montréal. Elle remet tout son argent à Kevin Ayala Tafur. En mars 2016, elle se prostitue pendant un mois à Edmonton à la demande du proxénète, qui fréquente alors une autre femme. Le coaccusé Loukman Abdullah, alias Lucky (condamné à un an de prison), s’occupe de gérer les clients en Alberta. Là-bas, Karine n’a pas un sou, même pour se nourrir.

De retour à Montréal, Kevin Ayala Tafur organise trois voyages à travers le Québec et l’Ontario pour vendre les services sexuels de Karine. Ces voyages rapportent des milliers de dollars au proxénète.

Au procès, la juge n’a pas cru les « invraisemblances et les incohérences » de l’accusé et de sa conjointe. Cependant, elle a aussi relevé des « lacunes importantes » dans la version de la victime. Son témoignage comportait des « omissions » et des affirmations « invraisemblables ». Les messages textes échangés entre l’accusé et la victime – fort incriminants – ont donc été déterminants dans sa décision.

La cause revient en septembre pour les observations sur la peine. MJean-François Roy représente le ministère public, alors que MAlexandre Goyette défend l’accusé.