(Longueuil) « J’ai comme guéri un cancer interne », a lâché Paul*, ému. La victime d’Edgar Fruitier était un homme libéré après le verdict de culpabilité de son agresseur. Libéré de quatre décennies d’un silence enfin brisé par la vague #metoo. Il encourage maintenant les victimes d’agressions sexuelles à dénoncer leur bourreau. « Tout le monde m’a cru. Ça m’a fait du bien », a-t-il confié.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

Le comédien et animateur admiré pour sa brillante carrière au théâtre et à la télévision a été déclaré coupable de deux chefs d’accusation d’attentat à la pudeur mercredi au palais de justice de Longueuil. L’homme de 90 ans a mis la main sur le pénis d’un adolescent à trois occasions en 1974 et en 1976. La victime avait alors de 15 à 18 ans et considérait l’artiste dans la quarantaine comme un « grand frère ».

Il ne fait aucun doute, selon le juge Marc Bisson, que les gestes posés par Edgar Fruitier étaient à caractère sexuel. Ça n’avait « rien d’anodin et d’accidentel », a-t-il tranché. Le juge a ainsi retenu entièrement le témoignage « franc, sincère et dépourvu de toute exagération » de la victime. L’accusé n’a présenté aucune défense.

Un poids « énorme » est retombé des épaules de Paul en réalisant que le juge l’avait cru, même quatre décennies plus tard. « Ça fait déjà 46 ans que j’attends ça. Je suis soulagé. Je ne peux pas expliquer ce que je peux ressentir, mais merci au juge de m’avoir cru. C’est merveilleux. Merci à l’équipe de procureurs et à la police qui m’a cru », a-t-il confié aux journalistes.

C’est en 2018, pendant la vague de dénonciations « metoo », que Paul a décidé de dénoncer son agresseur. Il était alors excédé par les commentaires « ridicules et stupides » sur le mouvement. Notons que son identité est protégée par une ordonnance de cour.

« Les gens ne comprenaient pas, ça me choquait. Je me suis dit : ça ne se peut pas. J’ai vécu ça ! J’ai fait confiance à cette personne, j’étais un enfant. J’ai dit : il faut que ça arrête », a-t-il raconté. N’eût été des dénonciations publiques et l’affaire Salvail, il n’aurait jamais porté plainte, a-t-il déjà déclaré à la cour.

L’homme de 61 ans insiste : « ça vaut la peine » de dénoncer son agresseur, même si ça demeure difficile. « J’avais besoin d’aider les autres victimes, mais j’ai réalisé que je m’aidais moi-même. Quel soulagement ! », lance-t-il.

La victime ne mâche pas ses mots à l’égard d’Edgar Fruitier. « C’est un menteur, un manipulateur et un abuseur d’enfants », dit-il. Paul préfère ne pas se prononcer sur la peine appropriée. « Ce n’est pas à moi de juger. Ça ne me regarde plus », répond-il. Les observations sur la peine auront lieu en octobre prochain.

« Ses deux mains me serraient fort »

En 1974, Paul est un voisin d’Edgar Fruitier à Brossard. Un lien de confiance s’installe entre eux. À la fin de l’année scolaire, le comédien lui offre un emploi de placier au théâtre La Marjolaine à Eastman. L’artiste l’héberge alors tout l’été à son chalet. La première agression se déroule un soir pendant la préparation du souper.

« Il est arrivé en arrière de moi pour m’agresser. […] Ses deux mains me serraient fort. […] Il m’a mis sa main sur mon sexe, sur mon pénis. Puis j’ai senti comme relâcher. Son autre main est descendue comme s’il voulait descendre mon pantalon. À ce moment, je suis parti au théâtre en courant », a témoigné la victime à l’enquête préliminaire.

Le lendemain de l’agression, Paul affronte son agresseur. « Écoute, tu m’as dit que c’était fini avec les filles », rétorque Edgar Fruitier. L’adolescent venait alors de rompre avec sa copine. « Je ne le ferai plus », ajoute l’artiste, sans présenter ses excuses.

L’adolescent prend ses distances, mais garde contact avec Edgar Fruitier. L’année suivante, celui-ci embauche le garçon pour faire du ménage en 1975 et lui offre même un voyage. L’adolescent est toutefois de plus en plus mal à l’aise en sa présence. En 1976, des attouchements similaires se reproduisent.

« Il est arrivé à l’arrière de moi, et il a fait la même chose, mais moins rough. […] Mais sa main a fait la même chose, elle est descendue sur mon sexe, je me suis juste tassé, c’est tout », a-t-il raconté à la cour.

La troisième agression se déroule dans le studio d’enregistrement d’Edgar Fruitier dans des circonstances similaires aux deux premières agressions. Le comédien a « agrippé » de dos l’adolescent et lui a touché de façon agressive les parties génitales par-dessus ses vêtements.

Me Erin Kavanagh représente le ministère public, alors que Me Robert Polnicky défend M. Fruitier.