Un café lavallois fréquenté par des membres de la mafia risque de perdre son permis d’alcool pour s’être moqué des règles de distanciation physique en pleine pandémie. Fermé jusqu’à nouvel ordre, le café Bellerose était notamment fréquenté par le mafieux Francesco Del Balso et Leonardo Rizzuto, fils cadet du défunt parrain montréalais.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

Accolades, chuchotements dans l’oreille, parties de cartes, attroupements : les mesures de confinement et de distanciation physique semblaient bien facultatives en mars et en avril au café Bellerose, à Laval. Alors que le Québec entier était isolé, des dizaines de personnes se rencontraient dans ce café prisé par les membres du « crime organisé traditionnel italien », dit un témoin policier.

« Ils se retrouvaient en groupes de quatre, huit, dix, très proches. Ils se parlaient à l’oreille, se faisaient des accolades. C’est comme si on était dans un autre monde, c’était complètement aberrant. Ça sortait de l’entendement », a témoigné mardi devant la Régie des alcools, des courses et des jeux le sergent Simon St-Amour, de la police de Laval.

PHOTO DÉPOSÉE EN PREUVE DEVANT LA RÉGIE DES ALCOOLS, DES COURSES ET DES JEUX

Rassemblement de clients devant le café Bellerose

Tel que l’avait rapporté La Presse, c’est en raison de ces nombreux manquements que la Régie a fermé en urgence l’établissement du quartier Vimont à la mi-mai, pour un motif rarement évoqué : « danger pour la vie et la santé des personnes ». Mardi, le propriétaire de l’établissement, Stefano Broccoli, était convoqué au palais de justice de Montréal pour trancher l’affaire pour de bon. Les juges administratifs ont finalement décidé de maintenir la fermeture du café pendant leurs délibérations.

Pas moins d’une vingtaine de citoyens se sont plaints au 911 entre la fin de mars et le début de mai pour dénoncer les rassemblements devant le café Bellerose.

Cela a incité la police de Laval à lancer une opération d’observation par l’escouade Équinoxe, spécialisée dans la surveillance des bars et dans la collecte de renseignements sur les individus liés au crime organisé.

Les policiers ont alors observé un « feu roulant » de clients dans l’établissement ouvert seulement pour le service à emporter. Plusieurs d’entre eux entraient, puis ressortaient les mains vides. D’autres passaient des heures à discuter à l’intérieur, sans aucun reproche des employés ou gestionnaires.

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Leonardo Rizzuto sort du café Bellerose, café à la main.

« Certains étaient reliés au crime organisé traditionnel ou ont eu des accusations criminelles, comme Leonardo Rizzuto et [Francesco] Del Balso, et j’en passe », a témoigné l’agent Peter Scott Solti. Le fils cadet du défunt parrain Vito Rizzuto est ressorti du commerce avec un café et n’a donc pas reçu de constat.

« Manque de jugement »

Les policiers ont finalement remis une quarantaine de constats d’infraction de quelque 1500 $ à des clients et des employés qui n’avaient pas respecté les règles de la Santé publique. L’un des clients, Marco Landucci, considéré comme une relation de la mafia, est devenu « très furieux » à la remise du constat, a raconté le policier Antoni Mehani. Il « hurlait » dans le stationnement, selon son collègue.

Un mafieux notoire, Francesco Del Balso, a lui aussi reçu un constat. On peut le voir sur une photo avec Marco Landucci.

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Francesco Del Balso discute avec Marco Landucci devant le café Bellerose.

L’homme de 50 ans vient récemment de terminer de purger une peine de 15 ans de pénitencier pour gangstérisme, trafic et importation de cocaïne, à la suite de son arrestation dans l’enquête Colisée qui a permis de décapiter la mafia sicilienne de Montréal en novembre 2006. Il habite « officiellement » à Sainte-Julie, selon un policier.

Le copropriétaire du café, Stefano Broccoli, maintient n’avoir aucun lien avec le crime organisé et dit avoir acheté son commerce avec son propre argent en 2014.

Le restaurateur soutient avoir averti à plusieurs reprises ses clients pendant la pandémie, mais que ceux-ci ne l’ont pas écouté. « Ils me disaient : “Tu nous as avertis. Là, décrisse” », a-t-il témoigné.

M. Broccoli a reconnu devant les juges son « manque de jugement » et dit « accepter sa responsabilité ». Il était d’ailleurs prêt à signer un engagement de remédier à la situation. Selon son avocat, MMaxime Chevalier, les attroupements avaient lieu en grande partie dans le stationnement et non dans le bar. De plus, la question du crime organisé italien n’a rien à voir dans cette affaire, a-t-il plaidé.

L’avocate de la Régie, MIsabelle Poitras, n’a pas suggéré de sanction aux juges administratifs. Elle doute cependant que M. Broccoli soit bien outillé pour faire respecter les règles de la Santé publique dans un contexte de pandémie. Comme il y a une atteinte claire à la sécurité et à la tranquillité du public, il serait « téméraire dans le contexte fragile de la pandémie » de permettre au café Bellerose de rouvrir, a-t-elle plaidé.

Les deux juges administratifs rendront leur décision dans les « meilleurs délais ».