Son travail évoque tant un roman policier qu’un ouvrage de science-fiction. Une experte du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec se joint au comité du FBI qui prépare les outils des détectives du futur, destinés à résoudre les affaires de meurtre, de viol et d’enlèvement grâce aux nouvelles connaissances sur l’ADN.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Le groupe de travail du FBI sur les utilisations de l’ADN dans les enquêtes criminelles se réunira virtuellement la semaine prochaine. Pour la première fois, Sarah Noël, biologiste du Laboratoire de sciences judiciaires du Québec, participera à la rencontre. Le groupe, qui rassemble certains des plus grands experts en Amérique du Nord, développe des façons de travailler qui deviennent souvent la norme dans les enquêtes criminelles, aux États-Unis et à travers le monde.

« Le Québec avait peut-être été oublié dans l’équation jusqu’ici. C’est un groupe qui fonctionne sur invitation, on ne peut pas postuler nous-mêmes. Je pense que ce sont nos travaux des dernières années qui ont été présentés dans différents congrès et certains articles scientifiques qui nous ont fait connaître », explique Sarah Noël.

L’ADN, ou acide désoxyribonucléique, cette molécule qu’on retrouve au cœur de la moindre cellule du corps humain et qui recèle une signature propre à chaque individu, est utilisé depuis 1989 au Canada dans des procès criminels. Il a permis d’identifier nombre de criminels, mais aussi d’innocenter des masses de personnes soupçonnées à tort au fil des années.

Le Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec, l’un des trois laboratoires du genre au Canada, réalise 6000 tests en une année, qui permettent l’identification de 1000 individus. Tous les corps policiers québécois font appel au laboratoire : pour vérifier si l’ADN d’un suspect correspond à celui d’une goutte de sang retrouvée sur la scène d’un meurtre, à un cheveu retrouvé sur la scène d’une agression sexuelle, aux traces laissées sur une arme à feu, à la salive prélevée sur un mégot oublié sur la voie publique.

L’impact du lavage à la machine

Sarah Noël fait partie de la soixantaine de personnes, dont 36 biologistes, qui réalisent ces expertises. Les demandes sont souvent pressantes, et l’important est de livrer des résultats le plus rapidement possible, souligne-t-elle.

Nous ne sommes pas du tout un laboratoire de recherche. Notre mandat est vraiment de travailler sur des dossiers criminels. Mais parfois, dans ces dossiers, nous rencontrons des obstacles particuliers qui nous poussent à approfondir certaines connaissances.

Sarah Noël, biologiste du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec

Le sujet peut paraître dégoûtant, mais il permet parfois de résoudre des crimes qui semblaient insolubles. Sarah Noël et certains de ses collaborateurs ont ainsi mené des recherches poussées ces dernières années sur la persistance des traces de sperme et les possibilités de contamination lorsque des vêtements souillés sont passés par une machine à laver. Dans certains dossiers d’abus sexuels, ces pièces à conviction sont au cœur de la preuve.

Mais c’est sa participation à des travaux sur les mélanges d’ADN, publiés dans un article scientifique, qui ont surtout attiré l’attention des experts américains.

« Quand on a commencé à utiliser l’ADN, on analysait des taches de sang, de sperme ou de salive, donc l’ADN d’une seule personne. Maintenant, la technologie s’est raffinée, les méthodes sont beaucoup plus sensibles. On peut prendre un crayon sur un bureau, qui a été manipulé par plusieurs personnes, sur lequel on retrouve une combinaison de plusieurs ADN », explique la biologiste.

Des modèles mathématiques complexes permettent à un logiciel de calculer la probabilité que l’ADN d’un suspect X ait contribué au mélange retrouvé sur le crayon, par exemple. C’est ce qu’on appelle le « génotypage probabiliste », nouvelle technique utilisée depuis 2018 au Québec et qui est encore en implantation dans plusieurs laboratoires dans le monde. C’est sur cette approche que travaillera Sarah Noël au sein du groupe de travail du FBI.

« On est encore en période de transition. L’objectif est de produire un document qui établira les bonnes pratiques pour l’utilisation du génotypage probabiliste », dit-elle.

Généalogie et portraits robots génétiques

Mais le groupe de travail regarde aussi encore plus loin vers l’avenir. Deux chantiers retiennent particulièrement l’attention, souligne Sarah Noël.

D’abord, l’utilisation des banques privées d’ADN à des fins de « généalogie génétique ». L’un des premiers cas a été l’arrestation en 2018 du « Golden State Killer », tueur en série américain, par le FBI. Les enquêteurs, qui piétinaient depuis des années, ont pu repérer des parents éloignés du suspect grâce au service web GEDMatch, banque privée d’ADN que les particuliers peuvent utiliser pour retrouver des membres de leur famille et reconstituer leur arbre généalogique. L’homme a plaidé coupable cette semaine.

« C’est quelque chose qu’on surveille. Ça nous intéresse, mais ce n’est pas du tout implanté chez nous pour l’instant. Il y a des enjeux éthiques et légaux. C’est un cas où la science évolue plus rapidement que la législation. On ne sait pas non plus s’il y a suffisamment de Québécois et de parents de Québécois dans ces banques pour que ce soit utile dans nos dossiers », dit Sarah Noël.

L’autre chantier d’avenir est la création d’une forme de « portraits robots génétiques ».

À partir d’un échantillon d’ADN retrouvé sur une scène de crime, les experts croient qu’il serait possible de prédire la forme du visage, la couleur des yeux ou le type de cheveux d’un suspect.

« C’est quelque chose qui commence, et là encore, ce n’est pas implanté », dit la biologiste.

Rayonnement hors Québec

L’annonce de la sélection de la Québécoise pour le groupe de travail a été très bien reçue par les acteurs des sciences judiciaires de chez nous.

« Le ministère de la Sécurité publique tient à féliciter chaleureusement Sarah pour cette nomination. Cette reconnaissance témoigne de l’excellence de son travail et prouve l’influence grandissante du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale sur la scène internationale », a déclaré le Ministère.

« Félicitations à Mme Noël, qui s’est fait remarquer par le FBI et qui fera rayonner l’expertise médico-légale du Québec au-delà de nos frontières », a dit la ministre de la Sécurité publique Geneviève Guilbault.