Au moins 10 accidents impliquant des grues sont survenus au Québec depuis septembre. L’un d’eux a fait un blessé grave la semaine dernière à L’Assomption, et un autre, mortel, a été causé par le manque de formation de l’opérateur, révèle un rapport accablant qui vient d’être publié par la CNESST.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

Ce bilan, compilé par l’Union des opérateurs grutiers de la FTQ-Construction, survient deux ans après la fin d’une grève illégale de 10 jours déclenchée en juin 2018 pour bloquer une formation accélérée donnant accès au métier.

Selon le syndicat, 7 des 10 accidents survenus depuis septembre impliquent des opérateurs qui n’ont pas suivi le diplôme professionnel (DEP) de 870 heures ou terminé une formation équivalente par reconnaissance des acquis.

L’accident de L’Assomption s’est produit lorsqu’un opérateur de machinerie lourde sans compétence pour la conduite d’une grue s’affairait à décharger des barges avec un camion-flèche (boom truck) sur le chantier du pont de la route 341. La charge, possiblement mal attachée à l’appareil de levage, s’est renversée, blessant trois travailleurs, dont un gravement qui a dû être opéré pour une fracture du bassin.

La Commission de la construction du Québec enquête sur l’accident, et n’exclut pas la possibilité de recommander des accusations pénales contre l’employeur. L’entreprise Nobesco, maître d’œuvre du chantier, n’a pas voulu commenter.

« Manœuvres dangereuses » et manque de formation

La CNESST vient de publier un rapport sur un autre accident semblable, survenu également lors du chargement de barges sur un camion, à Lachute, en novembre dernier.

La victime, un camionneur de Pronex Excavation qui a opéré la grue sans formation, a tenté en vain à deux reprises de se servir de l’appareil de levage défectueux datant de 1977 pour mettre les barges gelées au sol sur un camion. Incapable de les soulever avec la grue seule, lui et deux autres travailleurs ont déplacé la charge en tandem avec une chargeuse sur roue, sans faire le moindre plan de levage.

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La barge de 10 tonnes s’est retrouvée en équilibre précaire sur le camion sans que les travailleurs s’en rendent compte. Le travailleur a été écrasé mortellement lorsque la barge a basculé alors qu’il passait à côté pour se rendre à la cabine de son camion. Le rapport souligne que la victime n’a pas tenu compte de l’emplacement du point de gravité de la charge lors des manœuvres, ce qui lui a été fatal. « L’absence de formation pour le levage d’une charge à l’aide d’une grue a fait en sorte que des manœuvres dangereuses [ont été] effectuées », note la CNESST dans un rapport publié le 9 juin.

Au surplus, la grue avait un câble de levage sectionné et n’aurait, à la base, jamais dû être utilisée par les travailleurs, souligne le président de Pronex, Jacques Faulkner. « Ce sont les employés qui l’ont utilisée à leur propre initiative, de bonne foi, mais avec le résultat dramatique qu’on connaît », dit-il.

Cet accident, c’est beaucoup lié à des notions de physique simples qui s’apprennent à l’école secondaire et que les travailleurs n’ont pas saisies. Oui, ça prend de la formation [pour opérer une grue], mais c’est tellement plus profond que ça. Ça aurait pu arriver avec n’importe quel autre appareil de levage. Ça prend des formations générales de base beaucoup plus sérieuses.

Jacques Faulkner, président de Pronex, à propos de l’accident à Lachute

Son entreprise a reçu un constat d’infraction de la CNESST en lien avec l’accident, assorti d’une amende dont le montant, situé entre 17 179 $ et 68 721 $, reste à déterminer.

Un troisième accident a aussi coûté la vie à un grutier d’expérience en mai dernier, lors de travaux dans un parc d’éoliennes du Bas-Saint-Laurent.

« Ça montre une chose : opérer une grue est dangereux, lance Evans Dupuis, directeur de l’Union des opérateurs grutiers. Ce n’est pas en réduisant la formation qu’on va améliorer les choses, au contraire. »

Rapport d’experts

En mars dernier, un comité d’experts indépendants mis sur pied à la suite de la grève illégale a publié un rapport soulignant que le diplôme d’études professionnelles (DEP) de 870 heures « doit demeurer la voie d’accès privilégiée pour accéder au certificat de compétence-apprenti grutier ». Il note que la formation accélérée par compagnonnage qui a mené au débrayage de 2018 était « insuffisante pour assurer l’apprentissage et l’intégration des notions de base nécessaires à la conduite sécuritaire d’une grue ».

L’ancienne formation accélérée de 80 heures, jugée nécessaire par l’industrie pour répondre à la pénurie de grutiers dans certaines régions, a été bonifiée à la suite des recommandations du comité. « Avant même de poser les pieds sur un chantier, le travailleur doit [désormais] compléter un module en centre de formation professionnelle d’une durée de 120 heures, souligne le porte-parole de la Commission de la construction du Québec, Pascal Gingras. Le travailleur doit réussir l’examen avec au moins 80 %, et aucune reprise n’est possible. S’il ne réussit pas du premier coup, il ne sera plus possible pour ce dernier d’intégrer le métier sans diplôme », précise-t-il.

Ces exigences restent néanmoins insuffisantes aux yeux du syndicat, qui demande au ministre du Travail de les revoir à la hausse. Les grutiers estiment que l’opération de camions-flèches (boom trucks) de moins de 30 tonnes, autorisée pour les couvreurs et certains corps de métier, devrait aussi redevenir une activité exclusive des grutiers diplômés en raison de leur dangerosité.

Une décision rendue en février par la Cour supérieure du Québec révèle qu’un ouvrier qui avait opéré une grue sans détenir de carte de compétence a écopé d’une amende de 215 $, et son employeur d’une contravention 858 $. « C’est rien ! Avec des pénalités aussi faibles, ce n’est pas étonnant qu’on se retrouve avec un si grand nombre d’accidents », affirme M. Dupuis.