Une femme d’affaires qui s’est lancée dans la production de masques artisanaux en prétendant pouvoir en produire des centaines de milliers par semaine est poursuivie pour près de 400 000 $ par un récent collaborateur qui lui reproche d’avoir vendu du rêve sans pouvoir livrer la marchandise.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

L’entrepreneur Dominic Gagnon, qui a fondé Connect & Go, société montréalaise spécialisée dans le marché des bracelets connectés, poursuit la boutique de literie fine Bigarade et sa propriétaire, Geneviève Allard Lorange, notamment pour avoir faussement affirmé être en mesure de produire jusqu’à 300 000 masques par semaine.

Selon la poursuite déposée cette semaine, le partenariat entre les deux entrepreneurs s’est conclu au mois d’avril. M. Gagnon a mis sur pied une équipe d’environ 15 personnes et Mme Allard Lorange a alors entamé une tournée médiatique afin de faire connaître ses « Bigamasques », elle dont la popularité avait été propulsée après un passage à l’émission Les dragons, en avril 2016. La poursuite allègue que Bigarade a vendu pour l’équivalent de 1,6 million de dollars de couvre-visages au mois d’avril seulement.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

L’entrepreneur Dominic Gagnon

Or, M. Gagnon prétend avoir réalisé rapidement que « les capacités de production de Bigarade étaient fausses, que l’approvisionnement en tissu était déficient, que certaines commandes n’étaient que des [bons de commande] et non des commandes fermes comme représentées », lit-on dans la poursuite.

Des plaintes sur les délais de livraison

La Presse a constaté que, sur Facebook, plusieurs internautes dénonçaient dès la fin du mois d’avril des délais de livraison trop longs. Les plaintes se sont intensifiées aux mois de mai et de juin. Alors que l’entreprise avait promis initialement de livrer les masques en deux semaines, certains attendraient leur couvre-visage payé près de 30 $ l’unité depuis quatre semaines, voire plus, et seraient sans réponse du service à la clientèle de Bigarade. Encore aujourd’hui, plusieurs clients n’auraient pas reçu leurs masques et l’Office de la protection du consommateur confirme avoir reçu une dizaine de plaintes depuis la fin mai.

> Lisez l'article de La Presse au sujet des retards de livraison de Bigarade

Bigarade a aussi affirmé dans une infolettre envoyée le 8 avril, intitulée « Masques Classe 1 Santé Canada disponibles au public », que ses masques étaient « approuvés par Santé Canada ». L’information s’est aussi retrouvée sur son site web. Une plainte concernant cette publicité a été faite auprès de Santé Canada, qui dit avoir fait un suivi en avril auprès de Bigarade.

« La compagnie s’est conformée aux instructions de Santé Canada de cesser toute publicité trompeuse sur son site web. Le dossier est considéré comme résolu », a déclaré Santé Canada à La Presse. L’entreprise a finalement obtenu sa licence d’établissement d’instruments médicaux en mai.

CAPTURE D’ÉCRAN TIRÉE DE L’INFOLETTRE DE BIGARADE

Le 8 avril, Bigarade affirmait dans son infolettre que ses masques étaient approuvés par Santé Canada, ce qui n’était pas le cas.

Les deux entrepreneurs ont rompu leur relation d’affaires le 7 mai, ainsi qu’avec l’équipe de 15 personnes mise sur pied par M. Gagnon. Dominic Gagnon réclame maintenant à Bigarade et à sa fondatrice 161 000 $ pour des services rendus, 93 000 $ pour des factures payées pour le compte de Bigarade et 122 000 $ pour des « représentations dolosives précontractuelles ». « Des contrats ont dû être avortés pour absence de capacité de production », soutient la poursuite.

« Arrêt de paiement frauduleux »

M. Gagnon réclame également 15 000 $ pour un « arrêt de paiement frauduleux ». En mettant un terme à leur relation d’affaires, M. Gagnon soutient qu’il s’est entendu avec Mme Allard Lorange pour que celle-ci lui verse une somme de 161 475 $ en échange de « documentation confidentielle [dont] Bigarade avait besoin afin d’effectuer une transition sans problème ».

« Environ 10 jours plus tard, le 21 mai 2020 […], je me suis alors aperçu que le montant de 161 475,62 $ avait été débité du compte. La CIBC m’a alors avisé que Madame Lorange avait prétendu avoir été victime d’une fraude […] et requérait donc le rapatriement des sommes », affirme M. Gagnon dans une déclaration sous serment à l’appui de la poursuite.

Au téléphone, Mme Allard Lorange se défend de ces allégations et prétend qu’elle a demandé à sa banque de rappeler le chèque en question parce que M. Gagnon avait rompu une entente de non-concurrence. Selon elle, l’homme d’affaires a lancé une entreprise de masques la veille de son départ de Bigarade. « Il y avait plusieurs conditions reliées à ce chèque, dont ne pas entrer en concurrence avec Bigarade et assurer la pérennité de mon entreprise, ce qui n’a pas été fait. Du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés sans service à la clientèle. »

La fondatrice ajoute que M. Gagnon devait toucher un pourcentage des ventes de masques. Or, après son départ de Bigarade, plusieurs clients ont dû être remboursés, car la « production ne suivait pas les ventes ». « Il y a eu des ventes, et quand il est parti, tout s’est écroulé. Des clients demandent des remboursements à cause de lui. Le pourcentage qu’il devait toucher, c’était sur les masques livrés, pas les masques non livrés », dit-elle.

Joint au téléphone, M. Gagnon a accepté de commenter brièvement le dossier. « Je me suis impliqué dans ce projet pour aider une entreprise d’ici. Sentir que j’ai été floué depuis le début, pour moi, c’est inacceptable. Elle a sciemment fait semblant de déposer de l’argent dans mon compte pour ensuite faire de la diffamation à mon endroit, car elle a dit à la banque que j’avais fraudé, ce qui est totalement faux et qui a été reconnu. »

Mercredi soir sur Facebook, Geneviève Allard Lorange a annoncé qu’elle cessait la production de sa literie afin de se concentrer sur la fabrication de masques. En entrevue, elle a dit délaisser la literie haut de gamme, car elle croit que « ce n’est pas la meilleure stratégie » dans les circonstances économiques actuelles. Elle affirme également que Bigarade n’a « jamais été une entreprise profitable ». « Ça a été cinq années de misère. »

D’ex-employés en colère

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Manon Daneau a été l'une des premières couturières à travailler en sous-traitance pour Bigarade, dès 2016.

Une quinzaine de personnes ont dénoncé à La Presse la mauvaise expérience vécue alors qu’ils travaillaient pour Geneviève Allard Lorange, qui pouvait, selon eux, parfois exercer du chantage, être récalcitrante à payer des heures de travail ou changer d’humeur brusquement.

Interrogée à ce sujet, Mme Allard Lorange admet qu’elle a parfois eu des « malentendus » avec des gens. « Il y a des gens avec qui j’ai manqué d’humanité, je n’ai pas été parfaite. Mais je ne me suis pas enrichie sur le dos de quiconque. J’habite chez ma mère en ce moment. »

Originaire de France et venue au Québec pour étudier, Priscillia Deltombe raconte qu’elle vouait une grande admiration à l’entrepreneuse Geneviève Allard Lorange et à sa marque Bigarade lorsqu’elle a été embauchée comme gérante au début de l’année 2018. « Au début, je la trouvais impressionnante et je me sentais toute petite à côté d’elle », se remémore-t-elle.

Mais l’employée déchante vite. « Je faisais tout pour la satisfaire. En plus d’être gérante, j’étais chargée de communications, je m’occupais du service à la clientèle, du service de prévente, d’une partie des réseaux sociaux, du ménage. » Mme Deltombe, qui est aujourd’hui retournée vivre en France, soutient qu’elle est loin d’être la seule employée à avoir travaillé des heures « pas possibles ».

« Toutes les heures de travail ont été payées », se défend Mme Allard Lorange.

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Pascale André

Pascale André était désespérément à la recherche d’un emploi quand elle a été embauchée par Bigarade à la fin de 2018. En tant que gérante, elle a été témoin « d’une liste infinie de fournisseurs qui [...] harcelaient constamment [l'entreprise] pour se faire payer et de plusieurs clients insatisfaits de la qualité des produits. Le service à la clientèle était constamment en feu », raconte celle qui n’a travaillé moins de quatre mois pour Bigarade.

« Vendre du rêve »

Sur Facebook, 15 anciens employés et collaborateurs – presque tous des femmes – se sont rassemblés pour dénoncer les conditions de travail chez Bigarade et les comportements de Geneviève Allard Lorange, dans un groupe privé nommé Les Indomptables. Des membres du groupe ont d’ailleurs manifesté devant la boutique, en mai 2019.

Camille Goyette-Gingras est l’une des instigatrices du groupe. La couturière affirme qu’elle s’est fait embaucher en novembre 2017 pour travailler dans l’entrepôt alors loué par Bigarade, rue Ontario. Elle dit que malgré ses conditions qui s’apparentaient en tout point à celles d’une salariée, Mme Allard Lorange insistait pour qu’elle soit travailleuse autonome. Plusieurs autres anciens employés, dont Pascale André et Priscillia Deltombe, qui avait pourtant un permis de travail fermé lié à Bigarade, ont affirmé à La Presse qu’il en était de même pour eux.

De son côté, Mme Allard Lorange soutient que si certaines couturières ont été travailleuses autonomes par le passé, ses 35 employés du moment sont tous salariés.

Mme Goyette-Gingras a travaillé pour Bigarade jusqu’à l’été 2018, soit jusqu’à ce qu’une mésentente advienne avec Mme Allard Lorange au sujet de son taux horaire.

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Camille Goyette-Gingras

« Pour moi, le plus grave, c’est qu’elle [Geneviève Allard Lorange] vend du rêve. Elle fait beaucoup la promotion du “fabriqué local” et vante sa supposée équipe. Pourtant, elle leur réserve un traitement déplorable », dit celle qui a lancé, l’année dernière, la Coop Couturières Pop, dans Hochelaga.

« Elle prend les gens et leur presse le citron »

Manon Daneau a cofondé avec Camille Goyette-Gingras la Coop Couturières Pop. Elle a été l'une des premières couturières à travailler en sous-traitance pour Bigarade, dès 2016. Pendant plus d’un an, elle a cousu des couettes et autres produits de literie pour la boutique, ouverte au début 2016, rue Sainte-Catherine Est. Au départ, l’entrepreneuse lui a versé un montant fixe par semaine, puis a commencé plutôt à la payer à la pièce, dit la couturière.

Selon Mme Daneau, les demandes de la fondatrice de Bigarade changeaient souvent au gré de ses humeurs. « Des journées, elle m’appelait en m’engueulant et le lendemain, elle m’adorait. » Mme Allard Lorange exigeait toujours plus de couettes et tentait de les obtenir en payant le moins cher possible malgré leurs ententes, ajoute Mme Daneau.

« Je travaillais de 70 à 80 heures par semaine. J’étais dévouée comme une cruche, mais ça, c’est mon problème. Mais elle changeait toujours les règles du jeu en cours de route », raconte celle qui a aussi découvert, durant cette période, qu’elle souffrait d’un cancer et a entamé des traitements de chimiothérapie. Leur relation s’est terminée lorsque les deux femmes ont eu un différend sur le paiement des produits.

Mme Allard Lorange parle de son ancienne couturière en termes élogieux. « Manon est dévouée. Elle a bon cœur. Elle coud très bien. Mais elle est irréaliste sur ses délais. Elle dit qu’elle va t’en faire dix [couettes], mais elle t’en fait une », se défend-elle.

Aujourd’hui, son cancer s’est généralisé et Mme Daneau vient de terminer un nouveau cycle de traitements de chimiothérapie. Elle dit n’avoir plus rien à perdre. « Elle prend les gens et leur presse le citron, les utilise et ensuite les jette quand il n’y a plus de jus. J’en suis traumatisée à encore en faire des crises d’anxiété. Si cette histoire peut sortir, je vais pouvoir mourir en paix. »