(Saint-Jérôme) Dans une conversation en marge des audiences, le meurtrier Ugo Fredette a confié lundi matin « comprendre » dans quel contexte le cardiologue Guy Turcotte a pu tuer ses deux enfants il y a onze ans, puisqu’il est lui aussi « passé par là ». Manque d’empathie, égocentrisme, déresponsabilisation : l’assassin de Véronique Barbe et d’Yvon Lacasse a un trouble de personnalité narcissique, selon un psychiatre.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

« Ça arrive à n’importe qui. Quand c’est arrivé à [Guy] Turcotte, comment il a pu faire ça. Ça m’a joué dans la tête. Mais quand tu passes par là, tu comprends. Lui, dans sa tête, il a dit : je vais la punir sévèrement », a raconté Ugo Fredette à une personne indéterminée, quelques secondes avant la reprise de l’audience sur sa peine au palais de justice de Saint-Jérôme. La Couronne réclame de lui imposer une période jamais vue au Québec de 50 ans avant d’être admissible à sa libération conditionnelle.

Ugo Fredette s’étonnait alors d’avoir découvert qu’un codétenu, Guillaume Gélinas, purgeait une peine de prison à vie pour avoir tué son père et sa belle-mère. « Il est très gentil. C’est un de mes chums. […] Je ne le connaissais pas, je ne savais pas ce qu’il avait fait. Il n’a pas l’air d’un gars qui a fait ça! », a dit Fredette.

« Ils vont tous savoir mes histoires… C’est-tu enregistré ? », lâche Ugo Fredette. Depuis quelques minutes déjà lundi matin, l’homme de 44 ans raconte des anecdotes carcérales à une personne indéterminée, alors qu’il attend l’arrivée de la juge et des avocats dans la salle d’audience. On pouvait toutefois entendre ses confidences par l’entremise de la nouvelle plateforme web de diffusion d’audience publique du ministère de la Justice.

Informée de la situation, la juge Myriam Lachance a ordonné en après-midi de couper le micro d’Ugo Fredette lorsqu’elle n’est pas dans la salle de cour. « C’est un nouveau véhicule. […] Le bureau du juge en chef est avisé de cette situation. On va corriger le tir », a assuré la juge Lachance. Le ministère de la Justice compte beaucoup sur ces salles « virtuelles » pour relancer les activités judiciaires.

Violence en prison

« Je n’ai jamais eu de problème de violence dans mon enfance et mon adolescence », se défend d’emblée Ugo Fredette, après avoir relaté une histoire de marchandage de pilules en détention. « Je suis assez rusé », dit-il. Rappelons qu’il a été reconnu coupable des meurtres au premier degré de sa conjointe Véronique Barbe et du septuagénaire Yvon Lacasse, battu à mort pendant la cavale de Fredette avec un enfant.

Pendant quelques minutes, Ugo Fredette converse sur le niveau de violence derrière les barreaux et les « présidents » de prison qui donnent des « claques ». Il assure n’avoir « jamais touché à quelqu’un » et n’avoir aucune intention de le faire en détention. Précisons alors qu’il n’est pas sous serment à ce moment-là.

« J’aime mieux me faire frapper. J’ai empêché trois combats dans mon secteur, faque j’aurais pu me faire frapper. Mais j’étais pas mal un peu plus gros qu’eux autres. C’est peut-être pour ça que les gars ne s’essaient pas. J’ai pris du poids ici. C’est plus intimidant quand tu es plus gros », confie-t-il.

Toujours avant que l’audience commence formellement, Ugo Fredette se remémore sa brève rencontre avec le meurtrier Eustachio Gallese à un moment non déterminé. Ce dernier a fait les manchettes dans les derniers mois pour avoir assassiné Marylène Lévesque à Québec, alors qu’une agente de libération l’avait autorisé à fréquenter des salons de massage à des fins sexuelles.

« Le gars est arrivé avec des bandages sur les poignets. Il saignait de la main gauche. Je l’ai reconnu. Il me raconte l’histoire de la fille : moi, je pensais que c’était ma blonde, qu’il me dit. Des gars callaient son nom, ils l’ont reconnu. Je lui ai dit : pèse sur le bouton panique ! Les gars vont te sauter dessus ! Je l’ai fait sortir de la cellule », se vante alors Ugo Fredette.

Le meurtrier enchaîne ensuite en constatant que les « gens sont méchants » en prison. « Je trouve ça plate, parce que la prison, c’est la place où on peut cheminer. Mais il y a des gens qui ne pratiquent pas ça », ajoute-t-il.

À une autre occasion, Ugo Fredette relate avoir « sauvé le cul » d’un codétenu, dont la « tête était mise à prix ». « C’est plate, parce que j’ai dû le sortir de la wing. Les gars, quand ils ont appris ça, tout le monde voulait lui sauter dessus. Je ne voulais pas qu’il se fasse battre. Je lui ai sauvé la face », s’est targué le meurtrier.

Personnalité narcissique

Premier témoin de la Couronne, le psychiatre Gilles Chamberland a expliqué lundi matin avoir diagnostiqué une « personnalité narcissique » à Ugo Fredette. « C’est clair que monsieur a une personnalité narcissique. C’est clair que ça explique ce qui s’est passé. Si c’est arrivé, c’est parce que monsieur voit les choses d’une certaine façon et agit en fonction de ça », a témoigné le psychiatre.

Selon le Dr Chamberland, le potentiel de réadaptation d’Ugo Fredette est « nul » à court terme et difficile à déterminer à long terme. « On a beaucoup d’indices qui démontrent à date que monsieur n’est pas capable de prendre ce chemin », analyse-t-il.

Le procureur de la Couronne, MSteve Baribeau, réclame l’application de la loi sur les peines consécutives afin d’accroître à 50 ans la période d’inadmissibilité à la libération conditionnelle d’Ugo Fredette.

Adoptée sous les conservateurs en 2011, cette loi permet aux tribunaux d’ordonner que les périodes d’inadmissibilité à la libération conditionnelle soient purgées de façon consécutive pour chaque meurtre.

Les avocats de la défense, MLouis-Alexandre Martin et MPhilippe Comptois, s’attaquent toutefois à la constitutionnalité de cette loi. Ils ne sont d’ailleurs pas les premiers à le faire, puisque cette question est au cœur de l’appel du tueur de la mosquée de Québec Alexandre Bissonnette, condamné à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 40 ans. La Cour d’appel a pris l’affaire en délibéré en janvier dernier.