Un meurtrier qui a un âge mental de 11 ou 12 ans doit-il se retrouver derrière les barreaux ou être soigné à l’hôpital ? Cette question délicate devra être tranchée maintenant que Yves Nadeau, un homme de 61 ans atteint de déficience intellectuelle a été reconnu coupable lundi du meurtre non prémédité de sa conjointe, poignardée et étranglée il y a cinq ans.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

Les menottes aux poignets, Yves Nadeau salue de la main ses parents octogénaires en se dirigeant dans le box des accusés. « J’ai fait deux ans, ça comptes-tu », lance-t-il candidement au juge. Atteint d’une déficience intellectuelle « modérée » selon un expert, le sexagénaire affiche un QI de 45 à 50. C’est pourquoi son avocat Me.  Martin Latour entend présenter une défense pour troubles mentaux afin de le faire déclarer non criminellement responsable. Une demande rarissime à cette étape des procédures, puisque cette défense est presque toujours plaidée avant le jugement sur la culpabilité de l’accusé.

Or comme Yves Nadeau continue de nier avoir tué sa conjointe, la défense espère que ce verdict clair va maintenant l’inciter à s’ouvrir aux psychiatres. « Une prison, ce n’est peut-être pas l’endroit le plus approprié pour une personne de 11 à 12 ans d’âge mental », a fait valoir Me.  Latour, pendant l’audience au palais de justice de Montréal.

« Sortez donc le frigidaire ! »

24 Février 2014. Yves Nadeau partage un petit deux-pièces insalubre avec sa « blonde » Louise Girard dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Vers 15 h 30, il appelle le 911 pour rapporter que sa copine est « tombée sur la tête » et qu’elle est « assise dessus sa chaise ». Elle ne respire plus et semble « morte », dit-il à la répartitrice.

Les premiers répondants remarquent tout de suite une marque de sang sur le chandail de Nadeau — le sang de la victime — de même qu’une chaise à roulettes posée curieusement au-dessus de la tête de la victime. Pendant leurs manœuvres de réanimations, les pompiers découvrent deux lacérations sur le torse de la victime.

Ils découvrent ensuite un couteau étonnamment propre dans l’évier de la cuisine. C’est d’ailleurs le seul endroit propre de cet appartement insalubre et très encombré, relève le juge. Néanmoins, Yves Nadeau martèle que sa copine est « tombée à terre » et qu’il était aux toilettes à ce moment. Quand les ambulanciers partent avec le corps, il leur lance cette phrase déroutante. « C’est ça, sortez donc le frigidaire, tant qu’à y être !  ».

Le juge Mario Longpré a complètement rejeté les déclarations « invraisemblables » faites par Yves Nadeau aux différents témoins. La preuve de la Couronne démontre hors de tout raisonnable que c’est bien lui qui a poignardé à deux reprises Louise Girard dans leur appartement. La victime affichait également des traces d’étranglement ainsi que d’un violent coup à la tête.

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Photo dans leur appartement de Montréal.

Yves Nadeau a tenté — maladroitement — de maquiller la scène de crime, en lavant le couteau dans l’évier et en nettoyant « sans grande réussite » des traces de sang dans la salle de bain, selon le juge. La preuve démontre en effet que la victime s’est rendue dans cette pièce après avoir subi des blessures, ce qui contredit les déclarations de l’accusé.

Comme la défense n’a présenté aucune preuve de la déficience intellectuelle de Yves Nadeau pendant le procès, le juge Mario Longpré n’a pas pris en compte cet élément dans sa décision de 35 pages.

Néanmoins, sa déficience a été évoquée à l’été 2018 lorsque le juge a ordonné une évaluation psychiatrique sur l’aptitude de Yves Nadeau à comprendre le processus judiciaire. À la barre des témoins, le sexagénaire semblait mal saisir certains concepts essentiels. « Vous savez ce que signifie prêter serment ? Dire la vérité ? Jurer sur la bible ? », lui avait demandé le juge. « Je sais pas, monsieur le juge, j’suis pas instruit » avait-il rétorqué.

Une psychiatre avait toutefois conclu qu’il était apte à subir son procès, malgré sa déficience intellectuelle. « Il a cependant de la difficulté à pouvoir évaluer la sévérité d’une sanction. Sa conviction de n’avoir rien fait de mal est rapidement mise de l’avant et monsieur maintient un discours disculpatoire », relevait alors la psychiatre.

Libre depuis des années sous conditions, Yves Nadeau a été incarcéré immédiatement par le juge pour ne pas « miner la confiance » du public en l’administration de la justice. Me.  Martin Latour plaidait alors qu’un membre du public bien informé se dirait plutôt qu’un « homme à l’âge mental de 11 ou 12 ans » devrait davantage être détenu à l’hôpital plutôt qu’être « envoyé dans une prison ».

Me.  Catherine Perreault représentait le ministère public. L’affaire revient en cour le 14 février prochain.