Dix ans après le début de la première attaque frontale contre la famille Rizzuto, celle-ci a toujours sa place dans la mafia montréalaise, mais les policiers et experts croient que son influence diminuera inexorablement.

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

« Le nom de famille est encore important, mais il ne l’est plus autant que par le passé. Il n’a plus le même poids. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui dans la mafia, on met davantage l’accent sur ce que tu peux apporter à la collectivité plutôt qu’à une famille », affirme Nicodemo Milano, ex-commandant du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Il y a 10 ans aujourd’hui, jour pour jour, Nick Rizzuto Jr, fils aîné du défunt parrain de la mafia montréalaise Vito Rizzuto, était tué, le jour même de l’anniversaire de son fils.

PHOTO ANDRÉ CÉDILOT, ARCHIVES LA PRESSE

Nick Rizzuto Jr, en 2007

Enquêteur spécialisé dans la lutte contre le crime organisé et la mafia, et enquêteur à la commission Charbonneau, Nicodemo Milano vient de prendre sa retraite de la police. 

Durant sa carrière, il s’est entretenu avec Vito Rizzuto à quelques reprises. Au fil du temps, pour des articles et des livres, La Presse a fait quelques entrevues avec le policier au cours desquelles il s’est exprimé sur la famille Rizzuto, qui a tenu les rênes de la mafia montréalaise durant 30 ans.

IMAGE TIRÉE D’UNE VIDÉO

Nicodemo Milano, ex-commandant du Service de police de la Ville de Montréal

« Il y a eu une période au cours de laquelle c’était le règne des Cotroni-Violi, mais aujourd’hui, on n’en parle plus. Parce que dans la mafia, tout le monde cherche à faire de l’argent et lorsque tu n’es plus là pour diriger et gérer des conflits, cela ne donne rien d’avoir un nom de famille et de ne pas être capable d’agir », ajoute l’ex-policier.

La couenne dure

D’anciens enquêteurs, comme M. Milano, affirment que les Cotroni, clan calabrais dominant à Montréal jusqu’au début des années 80, n’ont pas su laisser leur marque. Ils croient que les Rizzuto s’en tireront mieux en ce sens qu’ils resteront « une référence » au sein du crime organisé montréalais même s’ils n’en sont plus les dirigeants.

« Le nom de Rizzuto a perdu du poids, mais il aura encore sa place. Ce ne sera plus les Rizzuto comme avant. Ils seront moins dans les opérations de rue mais pourraient être facilitants pour certains volets, financier entre autres. La domination d’une famille, cela n’existera plus. Mais la mafia montréalaise, ce n’est pas seulement les Rizzuto », dit un ancien enquêteur, qui a requis l’anonymat et qui a longtemps enquêté sur la mafia.

M. Milano n’est pas surpris que les Rizzuto soient toujours présents, malgré les offensives sanglantes auxquelles ils ont dû faire face. « Ce qui est le plus étonnant pour moi, c’est le manque de relève », dit l’ancien policier, qui ne croit pas que le dernier fils de Vito Rizzuto, Leonardo, soit un parrain en devenir.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Vito Rizzuto

« C’est une évaporation de la famille Rizzuto à la tête de la mafia. Inévitablement, on entendra moins parler de cette famille lorsqu’un prochain leader fort, qui voudra prendre la relève, sera identifié. Mais pour le moment, on ne voit pas de leader se profiler à l’horizon », affirme M. Milano.

Si, il y a quelques années, on parlait encore du « clan Rizzuto » pour désigner le groupe à prédominance sicilienne de la mafia de Montréal, cette appellation est moins vraie 10 ans plus tard. 

Traverser les épreuves

Les Rizzuto et les Siciliens ont vu plusieurs de leurs lieutenants assassinés, respectivement en 2009, 2010 et 2016. Même s’ils ont perdu de leur influence ces dernières années, ils constituent encore le clan le plus fort aujourd’hui.

Plusieurs facteurs expliquent cette situation, selon Nicodemo Milano. Un : la fortune des familles siciliennes, dont celle des Rizzuto. Deux : leur réseautage, c’est-à-dire ces personnes dont on n’entend jamais les noms et ces gens d’affaires, propriétaires d’entreprises légitimes, qui facilitent leurs activités. Trois : leur alliance avec des groupes criminels majeurs, dont les Hells Angels. Quatre : les enquêtes policières, qui ont affaibli les Siciliens, mais aussi leurs ennemis, dans des moments clés. 

Même si les différents groupes criminels se mélangent de plus en plus à Montréal, que les liens avec l’Italie sont de plus en plus ténus, que les acteurs de la relève mafieuse sont nés ici et ne parlent pas tous l’italien, M. Milano croit que la mafia italienne existe toujours dans la métropole. 

C’est faux de penser qu’il n’y a plus de crime organisé traditionnel italien à Montréal. Il y a encore des familles établies qui exercent leur influence, selon leurs spécialités.

Nicodemo Milano, ex-commandant du Service de police de la Ville de Montréal

Il anticipe que des membres de la vieille garde n’occuperont plus de postes influents au sein du crime organisé mais seront tolérés, et qu’ils pourront rendre des services aux nouveaux dirigeants plus jeunes ou arbitrer certains conflits.

« Il y a parmi eux des gens qui ont fait des erreurs ou qui ont toujours profité de leur neutralité, mais qui sont moins pertinents aujourd’hui pour la nouvelle garde », analyse M. Milano.

Ce dernier pense que les liens du sang entre familles, les mariages et les baptêmes continueront de « s’effriter » au sein de la mafia, mais que ces événements demeureront néanmoins importants pour le crime organisé, « car ils sont des événements et des endroits propices aux rencontres et aux affaires ».

Visée par de nombreuses enquêtes policières d’envergure ces dernières années, la mafia est retournée à ses activités traditionnelles tels les paris sportifs, le prêt, l’extorsion, le blanchiment d’argent, l’infiltration de l’économie légale et l’importation de drogue. Elle a délaissé la notion de territoire et le trafic de stupéfiants dans la rue, mais M. Milano croit qu’elle pourrait être tentée de se les réapproprier.

Le policier est certain qu’un nouveau chef se profilera un jour à l’horizon et que la mafia retrouvera de son influence perdue.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse. 

Les Rizzuto et les Siciliens en quelques dates 

20 janvier 2004
Arrestation de Vito Rizzuto

22 novembre 2006
90 personnes, dont 6 têtes dirigeantes du clan Rizzuto, sont arrêtées dans l’opération Colisée. Deux coups durs pour les Siciliens.

28 décembre 2009
Meurtre de Nick Rizzuto Jr

19 mai 2010
Enlèvement de Paolo Renda, beau-frère de Vito Rizzuto. Son corps n’a jamais été retrouvé.

10 novembre 2010
Nicolo Rizzuto, père de Vito Rizzuto et ancien parrain de la mafia, est tué dans sa cuisine.

20 décembre 2011
Raynald Desjardins, son protégé Vittorio Mirarchi et des membres de leur garde rapprochée sont arrêtés pour le meurtre de l’aspirant parrain Salvatore Montagna commis à Charlemagne un mois plus tôt. Les ennemis des Siciliens s’en trouvent affaiblis à leur tour. 

5 octobre 2012
Vito Rizzuto est libéré après avoir passé six ans dans les geôles américaines. Après son retour, des individus qui auraient manqué de loyauté envers sa famille sont assassinés, notamment Giuseppe Di Maulo, Gaëtan Gosselin, Giuseppe De Vito et Moreno Gallo.

23 décembre 2013
Vito Rizzuto meurt des suites d’une pneumonie.

19 novembre 2015
Les deux nouveaux chefs présumés du clan des Siciliens, Stefano Sollecito et Leonardo Rizzuto, sont arrêtés dans l’opération Magot-Mastiff. Le clan est de nouveau affaibli.

2016
Trois individus liés au clan des Siciliens sont assassinés : Lorenzo Giordano, Rocco Sollecito et Vincenzo Spagnolo. La police soupçonne une commande des frères Salvatore et Andrew Scoppa.

2017
Andrew Scoppa est arrêté pour une affaire de trafic de 100 kg de cocaïne pendant que son frère Salvatore fait l’objet d’une enquête pour un double meurtre. Les Scoppa sont à leur tour diminués.

2019
Les deux frères Scoppa sont abattus, de même que l’homme d’affaires Tony Magi, soupçonné d’avoir été impliqué dans le meurtre de Nick Rizzuto Jr. La boucle est bouclée. Comme 2013, 2019 sera une année de vengeance pour les Siciliens.