Née dans la tête d’étudiants en droit choqués de voir que des travailleurs au salaire minimum n’avaient pas droit à l’aide juridique, la « clinique » Juripop ne devait être, à la base, qu’un projet de session universitaire. Dix ans plus tard, le juge en chef de la Cour suprême du Canada, Richard Wagner, qualifie l’organisation de « conscience morale de la communauté juridique ».

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

« Quand j’ai démarré Juripop avec mes collègues en 2009, on n’aurait jamais pu imaginer que le juge en chef de la Cour suprême dirait ça de nous un jour. C’est énorme ! », lance l’avocat Marc-Antoine Cloutier, qui a fondé l’organisme. 

Me Cloutier n’avait que 19 ans – et n’avait même pas terminé son Barreau – lorsqu’il s’est lancé dans l’aventure. « On donnait des conseils aux gens mal pris face à la justice, mais rapidement, on s’est rendu compte que leur véritable besoin, c’était d’être représentés par un avocat à la cour », explique celui qui est aujourd’hui associé et président de son propre cabinet, Trivium avocats. 

En 2009, une personne qui avait un revenu supérieur à 12 000 $ n’avait même pas droit à l’aide juridique (le montant est aujourd’hui de 22 750 $ pour une personne seule). « On trouvait ça choquant qu’autant de gens n’aient pas accès à un panier de services juridiques. »

Aujourd’hui, après avoir « pilé sur des orteils » pour s’imposer et trouver du financement, Juripop compte une quinzaine d’avocats à temps plein, qui facturent entre 55 $ et 65 $ l’heure pour représenter une clientèle qui n’a pas droit à l’aide juridique, mais qui n’a pas nécessairement les moyens de se payer un avocat au plein tarif. « Ça représente une fraction, peut-être le tiers, du prix normalement chargé pour des services juridiques », précise la directrice générale, Me Sophie Gagnon. 

Les clients ne manquent pas. L’organisme doit refuser chaque année des milliers de personnes qui cognent à sa porte, faute de ressources suffisantes pour répondre à la demande. 

Alors, comment choisir ses causes ? Un peu comme le feraient Médecins sans frontières ou la Croix-Rouge lorsqu’une crise humanitaire éclate, Juripop se donne le mandat d’être la « première ligne » de défense juridique des personnes vulnérables dans les grandes causes sociales. 

Nous sommes des premiers répondants. Quand il y a des besoins criants, on sort de nos bureaux pour aider les gens là où ils ont besoin de nous. Souvent, les gens n’ont même pas conscience des enjeux juridiques.

Me Sophie Gagnon

Remplir un vide

Au fil de sa décennie d’existence, Juripop a maintes fois occupé ce créneau longtemps laissé vacant au Québec. Lors de la tragédie de Lac-Mégantic, en 2013, l’organisme a rapidement mobilisé 25 avocats qui sont allés à la rencontre des victimes sur le terrain. « Pendant les trois premiers jours, on répondait essentiellement à des questions des proches de victimes qui se demandaient ce qui allait se passer si on ne trouvait pas le corps. Les gens avaient besoin de réponses, se rappelle Me Cloutier. Il y a eu plein d’enjeux liés à la succession, aux assurances, aux dommages de biens. Les gens étaient un peu désemparés. » 

Juripop s’est aussi beaucoup fait connaître l’année précédente, lors de la grande grève étudiante de 2012. Lors des manifestations au centre-ville, bien des étudiants avaient le numéro de téléphone de Juripop écrit à l’encre indélébile sur l’avant-bras. « Le plus grand rôle qu’on a joué est méconnu du public », insiste Me Cloutier. « Les gens se souviennent qu’on a représenté les étudiants à la table des négociations avec Léo [Bureau-Blouin] et Martine [Desjardins] et qu’on a été les avocats des associations étudiantes pour contester les injonctions », explique-t-il.

Mais sur le terrain, on conseillait les associations – les étudiants se posaient des questions éthiques, morales et juridiques sur la façon d’agir. C’est certainement, pour moi, la partie la plus importante de ce qu’on a fait.

Me Marc-Antoine Cloutier

Plus récemment, Juripop s’est aussi impliqué dans le mouvement #metoo. Quand les dénonciations de Gilbert Rozon et d’Éric Salvail sont survenues, le téléphone s’est vite mis à sonner. Sophie Gagnon, en poste depuis à peine deux mois, a organisé – avec le milieu culturel et les Centres d’aide aux victimes d’actes criminels – une série de consultations juridiques pour les victimes d’agressions à caractère sexuel. « On s’est rendu compte que les victimes avaient des questions juridiques vraiment de base. Elles se demandaient, par exemple, si elles devraient payer des frais d’avocat si la Couronne décidait de porter des accusations [contre un agresseur présumé]. Les gens ont besoin d’avoir un éclaireur qui les écoute et qui les aide à démêler et à les décharger de la complexité de ces dossiers », indique Me Gagnon, une ancienne avocate de Norton Rose qui a quitté le prestigieux cabinet par désir de « rendre service » à la communauté.

Toujours dans cette mouvance, Juripop entamera au printemps une grande tournée québécoise régionale pour aller à la rencontre de victimes de harcèlement sexuel ou psychologique sur les lieux de travail. 

L’organisme a aussi reçu 2,6 millions de Québec pour mettre en œuvre un projet pilote de 15 mois pour offrir un service de première ligne aux victimes de violence sexuelle, afin de les aider à naviguer dans le lourd processus juridique de plainte formelle. L’annonce a été faite en présence de la ministre de la Justice, Sonia LeBel, et de députées de tous les autres partis provinciaux (Hélène David, du Parti libéral du Québec, Véronique Hivon, du Parti québécois et Christine Labrie, de Québec solidaire). 

« C’est rendu plus grand que nous ! », se réjouit Sophie Gagnon. 

« Quand on embrasse des causes, on finit par être un vecteur de changement pour les intérêts collectifs, et ça, c’est vraiment gratifiant, dit Marc-Antoine Cloutier. C’est notre but : être un chien de garde des libertés fondamentales importantes et être là quand personne d’autre ne peut être là. »