Le leader du groupe d’extrême droite Atalante a simplement fait une remise de trophée « humoristique » et « festive » en entrant avec des hommes masqués dans les locaux de l’ex-média montréalais VICE Québec l’an dernier, s’est défendu Raphaël Lévesque mercredi à son procès pour intimidation et harcèlement. « On appelle ça faire un Jean-René Dufort », a-t-il résumé.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

L’homme de 36 ans s’est présenté en victime des « bandits » de l’extrême gauche et des médias « de mauvaise foi ». Il a présenté le groupe Atalante comme un « mouvement nationaliste révolutionnaire et indépendantiste », loin de l’étiquette « néonazie » et « fasciste » posée par la Couronne.

Le groupe Atalante multiplie les bonnes actions dans la communauté et célèbre des figures historiques comme Jeanne d’Arc et Pontiac, a expliqué Raphaël Lévesque. Les militants distribuent de la nourriture aux itinérants deux fois par mois, aident les familles dans le besoin, nettoient des graffitis « disgracieux » sur des monuments historiques et posent des banderoles, a-t-il énuméré.

Harcelés par l’extrême gauche, les militants d’Atalante ont voulu remettre un trophée avec mention spéciale « Incitation à la violence » au journaliste de VICE Simon Coutu, qui est maintenant à l’emploi de Radio-Canada. Ce dernier avait publié au printemps 2018 un article « dangereux pour [leur] sécurité » et qui mettait de « l’huile sur le feu », selon l’accusé.

C’est dans ce but que Raphaël Lévesque et quelques hommes masqués sont entrés sans invitation dans les locaux de VICE Québec – qui a depuis fermé ses portes - le 23 mai 2018. L’accusé s’est approché de Simon Coutu et lui a lancé cette phrase : « Un gros merci de la part des victimes de la guerre que vous êtes en train de partir ». Il ne voulait pas l’empêcher d’écrire sur Atalante, dit-il.

« Le but était de passer notre message humoristiquement et de faire un stunt médiatique », a martelé l’accusé. La musique de l’émission The Price is Right était « rigolote », les tracts lancés comme des « confettis » et son grand sourire créaient une « ambiance festive », selon Raphaël Lévesque. Selon lui, comme VICE est un média alternatif, les journalistes n’allaient pas « être impressionnés par ça ». « VICE en a vu d’autres », a-t-il affirmé.

Si les autres participants portaient des masques aux « couleurs nationalistes », c’est pour éviter d’être victime des « représailles violentes ou de doxing » de la part de l’extrême gauche. « On savait que M. Coutu avait des liens tissés serrés avec l’extrême gauche », a expliqué l’accusé.

Raphaël Lévesque dénonce la « couverture négative » et la « diffamation » des journalistes qui visent à « discréditer » le groupe nationaliste. « Les journalistes sont de mauvaise foi. Des journalistes ont des liens étroits avec l’extrême gauche. Ils ont manifesté avec les carrés rouges », a-t-il critiqué.

Débats houleux sur les SS

La juge Joëlle Roy a sévèrement sermonné le procureur de la Couronne MJimmy Simard mercredi après-midi à la suite d'un échange particulièrement houleux. La juge a reproché au procureur son ton « inapproprié », « agressif » et « agressant » envers le Tribunal, ainsi que son « attitude à proscrire ». Des reproches rarement formulés par un juge à l'endroit d'un procureur du ministère public.

« Il s’agit d’une plaidoirie personnelle sans fondement factuel. [Me Simard] tente d’introduire des éléments corrosifs et non pertinents. [...] Il y a des risques de faire déraper le procès. Le procureur doit respecter son code de déontologie. Le Tribunal ne tolérera aucun autre écart de conduite ni débordement », a tranché la juge.

Cette « mise au point » de la juge Roy découle de la demande de MSimard de contre-interroger l’accusé au sujet des paroles haineuses qu’il interprète depuis des années au sein de son groupe Légitime Violence. Or, la juge avait déjà rendu une décision lundi interdisant la Couronne de mettre en preuve les paroles du groupe.

Mais la situation n’était plus la même en contre-interrogatoire, selon Me Simard, puisque l’accusé tentait de faire une preuve de bonne réputation en disant venir en aide aux démunis, alors que « l’argent vient de concerts où on chante "Déroulons les barbelés, préparons le Zyklon B!" ». L’accusé s’associe à l’extrême droite par ses actions publiques, a estimé le procureur.

« Quelqu’un qui joue Macbeth, ou Richard III, qui tue son frère, a mauvaise réputation ?  », a alors répliqué la juge Roy, en ajoutant que le procureur portait « préjudice » à l’accusé. « Vous n’avez pas de manière », a tranché la juge.

« C’est pertinent de savoir que l’accusé chante qu’il va poignarder des gauchistes ! Ce n’est pas un groupe d’art régulier, ce n’est pas Macbeth ! », a martelé Me Simard. Une chanson du groupe s’intitule Solution finale, en lien avec le génocide des juifs.

Le ton a encore monté lorsque Me Simard a tenté de faire valoir que le logo du groupe Atalante ressemblait énormément au signe des SS - les troupes d’élite du régime nazi. « Ce sont des allégations graves », a bondi l’avocat de la défense Me.  Mathieu Corbo. « C’est juste vous qui faites ce lien ! »

« Là, vous dépassez complètement les limites [Me Simard]. On va rester au 23 mai 2018. Je n’entrerai pas dans les signes des SS ! J’ai aucune preuve à cet effet-là. Je comprends que vous pouvez le penser MSimard. Il y a des choses qui ne se disent pas en salle de cour ! », a tonné la juge Roy.

« Je n’ai pas besoin d’expert pour ça, Mme la juge », a répliqué le procureur de la Couronne, toujours calmement. « Vous plaidez vos pensées personnelles », a lâché la juge, qui devrait rendre sa décision sur ce sujet mercredi après-midi.

Raphaël Lévesque, originaire de Québec, est accusé d’introduction par effraction, de méfaits et de harcèlement criminel à l’égard du journaliste Simon Coutu et d’autres employés de VICE Québec. L’homme de 36 ans est également accusé d’avoir intimidé Simon Coutu pour le forcer à s’abstenir de « couvrir les activités du groupe Atalante Québec ». Ce dernier avait publié plusieurs reportages sur l’extrême droite dans les semaines précédentes.

Le procès se poursuit jeudi matin au palais de justice de Montréal avec les plaidoiries des parties.