L’ancien patron de la filiale internationale de SNC-Lavalin signait des contrats de plusieurs millions avec une société anonyme établie dans les paradis fiscaux, sans poser de questions sur les personnes qui se cachaient derrière, parce que cette entité mystère devait aider la firme québécoise à obtenir des contrats avec le gouvernement libyen.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

« On ne se posait pas cette question-là. »

« On ne se mêlait pas de ça. »

« On ne questionnait pas la décision. »

Michael Novak, avocat retraité et ancien président de la filiale SNC-Lavalin internationale, a dû reconnaître plusieurs fois qu’il ne faisait pas preuve d’une grande curiosité, lors de son témoignage lundi au palais de justice de Montréal.

M. Novak avait été appelé comme témoin au procès pour corruption de Sami Bebawi, ancien patron de la division construction de SNC-Lavalin. M. Bebawi est accusé d’avoir participé au versement de pots-de-vin à Saadi Kadhafi, fils du dictateur Mouammar Kadhafi, au début des années 2000.

La preuve exposée jusqu’ici montre que SNC-Lavalin avait embauché un « agent commercial » pour représenter ses intérêts auprès des autorités libyennes. Ce mystérieux agent était une entreprise coquille anonyme établie dans les îles Vierges britanniques et représentée par un avocat suisse. Au fil des ans, elle aurait reçu plus de 100 millions de SNC-Lavalin, selon l’enquête de la GRC, dont une partie par l’entremise d’ententes autorisées par M. Novak.

En réalité, la coquille anonyme était contrôlée secrètement par un autre cadre de SNC-Lavalin qui l’utilisait comme véhicule afin de pouvoir payer discrètement Saadi Kadhafi, en échange de son aide pour obtenir des contrats publics.

Paradis fiscal, peu importe

Questionné à plusieurs reprises pendant son témoignage, M. Novak a répété qu’il n’avait fait aucune démarche pour savoir qui se cachait derrière cette société anonyme à qui il acceptait de verser des millions. Les gens sur le terrain choisissaient un agent commercial et lui, en tant que président de la filiale internationale, n’avait qu’à signer l’entente sans poser de questions, a-t-il expliqué.

« Je voyageais énormément et j’arrivais souvent à mon bureau et il y avait trois ou quatre contrats d’agents qui attendaient », explique-t-il.

« Vous ne vous êtes jamais posé de questions relativement au choix de l’agent ? », a demandé l’avocate de Sami Bebawi, Me Annie Émond.

« Non », a laissé tomber M. Novak.

L’avocate a renchéri : le fait que l’agent soit établi dans un paradis fiscal reconnu ne changeait-il rien à la situation ? « On ne regardait pas nécessairement où était localisée l’entreprise du représentant ou de l’agent », a expliqué le témoin.

M. Novak a souligné que SNC-Lavalin exigeait toujours que ses agents commerciaux s’engagent à ne pas payer un agent public d’un gouvernement pour obtenir un contrat. « On mettait dans un contrat une obligation de la part de l’agent qu’il allait respecter ces clauses-là », a-t-il relaté.

Compter sur le gouvernement canadien

Le témoin a aussi insisté sur le fait que SNC-Lavalin faisait des affaires en Libye ouvertement, sans que cela ne dérange le gouvernement canadien. « Si on a fait affaire en Libye, c’est parce que ça aurait été correct avec le gouvernement du Canada », a-t-il souligné.

Il a raconté qu’à une certaine époque, l’entreprise avait voulu participer à des projets en Birmanie. Le ministre canadien des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy, avait alors dit qu’il serait préférable que la firme se tienne loin de ce pays, ce qu’elle avait accepté de faire.

« Nous comptions beaucoup sur le gouvernement canadien au niveau de la direction qu’ils nous donnaient pour dans quels pays on pouvait travailler », a-t-il déclaré.