Condamnée l’an dernier pour fraude envers une personne âgée, maintenant poursuivie par la succession de sa victime en cour civile, où elle témoigne depuis lundi, Anita Obodzinski aurait tenté de faire subir le même sort à sa propre mère.

Isabelle Ducas Isabelle Ducas
La Presse

Anita Obodzinski, condamnée pour fraude envers une personne âgée et poursuivie au civil par la famille de sa victime, aurait tenté de subtiliser 100 000 $ à sa propre mère, selon un jugement rendu dans une autre cause il y a quelques mois.

Lidia Lagodycz s’était présentée en pleurs à sa caisse Desjardins, en 2010, pour demander au personnel de ne plus laisser sa fille, Anita Obodzinski, faire des transactions dans son compte, parce que « son gendre et sa fille volent son argent et attendent juste qu’elle décède pour hériter », selon les témoignages d’employés de l’institution financière cités dans un jugement du 8 mai 2019.

Mme Lagodycz a alors révoqué la procuration qui permettait à sa fille d’agir en son nom.

Le 29 décembre 2015, Anita Obodzinski a tenté de transférer 100 000 $ du compte de sa mère vers le sien, ce qui a été refusé par la Caisse Desjardins du Centre-est de Montréal, même si Mme Obodzinski a présenté une nouvelle procuration signée par Mme Lagodycz devant un avocat et deux témoins.

Lidia Lagodycz est morte le 4 janvier 2016 et sa fille a hérité de tous ses biens.

Même si elle a finalement touché tout l’argent de sa mère, Anita Obodzinski a poursuivi l’institution financière en dommages, pour 75 000 $, pour le transfert refusé en décembre 2015.

Elle a été déboutée dans une décision rendue en mai 2019 par le juge Mark Shamie, de la Cour du Québec. Selon le magistrat, le refus de l’institution financière était justifié, en raison de l’annulation de la procuration de 2007 pour des « motifs troublants » et parce que Mme Lagodycz était « une personne vulnérable, susceptible de faire l’objet d’une exploitation ». La Caisse Desjardins avait donc raison d’être vigilante.

Ce jugement a été cité par l’Autorité des marchés financiers (AMF) pour sensibiliser les intervenants du secteur financier à l’exploitation des personnes âgées vulnérables, lors d’un colloque sur l’investissement tenu à Québec au début de novembre.

Terrifiée de se faire voler

« Procuration retirée sur le compte, sa fille venait retirer des montants supérieurs aux montants permis par madame, et sa mère est terrifiée de continuer à se faire voler de l’argent », indiquait une note dans le dossier de Mme Lagodycz à la caisse.

La cliente aurait aussi confié au personnel qu’elle voulait léguer ses biens à sa petite-fille, et non à sa fille.

Un employé, conseiller en investissement, s’en souvenait bien, parce que « ce n’est pas tous les jours qu’un membre entre en pleurs dans le bureau pour se confier », a-t-il souligné.

Avant sa tentative pour s’approprier 100 000 $, Anita Obodzinski avait déjà manœuvré pour soutirer de l’argent à une autre personne âgée, en février 2014. À la suite d’accusations criminelles, elle a été reconnue coupable de fraude, en janvier 2018, et condamnée à une peine de deux ans à purger à domicile.

Avec la participation de son conjoint, Arthur Trzciakowski, de la travailleuse sociale Alissa Kerner, du conjoint de cette dernière, l’avocat Charles Gelber, et du médecin Lindsay Goldsmith, Anita Obodzinski a pu faire déclarer inapte Veronica Piela, alors âgée de 90 ans, grâce à un faux certificat médical, pour la déménager contre son gré dans une résidence pour personnes âgées et lui soutirer 500 000 $.

Mme Piela s’était enfuie avec sa marchette, vêtue d’une simple robe de nuit, en plein mois de février, pour appeler à l’aide.

Elle est morte en décembre 2016. Sa succession poursuit pour 3,3 millions les cinq individus qui auraient été mêlés à l’affaire (voir autre texte).

Anita Obodzinski a été condamnée à deux ans de détention à domicile pour cette fraude. Après avoir violé ses conditions, elle a écopé de six mois de prison, en mars dernier, mais a été libérée deux semaines plus tard en portant cette peine en appel.

Arthur Trzciakowski a été condamné à 170 heures de travaux communautaires pour son rôle dans le stratagème. Alissa Kerner et Charles Gelber ont, quant à eux, été suspendus temporairement par leur ordre professionnel respectif.

Les autres poursuites d’Anita Obodzinski

Salaire impayé

Dans deux poursuites déposées en cour des petites créances, Anita Obodzinski prétend que la courtière immobilière Jacqueline Sommereyns lui doit 12 000 $ en salaire impayé. La courtière a plutôt répondu en cour que Mme Obodzinski n’avait pas fait les tâches prévues à son contrat et qu’elle avait même réussi à s’introduire chez elle, après le contrat bâclé, pour trouver dans son ordinateur les documents nécessaires à sa poursuite. Le tribunal a rejeté la réclamation d’Anita Obodzinski en 2007.

Des végétaux endommagés… qui n’ont jamais existé

La fraudeuse a poursuivi le Groupe Maurice pour 15 000 $, alléguant que l’entreprise, qui possède des résidences pour personnes âgées, aurait endommagé la clôture de sa propriété en construisant un édifice à côté de chez elle. La poursuite visait aussi personnellement le président de l’entreprise, Luc Maurice, et une autre plainte a été déposée contre la firme de construction EBC, responsable du chantier. Le jugement, rendu en août 2018 par un juge des petites créances, conclut plutôt que la réclamation de Mme Obodzinski est « frivole et sans fondement ». La plaignante prétend que les travaux de construction ont endommagé des arbres et des plantes sur son terrain, alors qu’il n’y a jamais eu de végétation chez elle, souligne le jugement, qui la condamne à payer deux fois les frais judiciaires des parties poursuivies (300 $), parce qu’elle avait déposé deux plaintes.

La poursuite déménage… à Londres

Après avoir déposé une poursuite de 15 000 $ aux petites créances contre la Banque Royale, Anita Obodzinski s’est désistée, affirmant, en avril 2019, qu’elle allait plutôt exercer ses recours devant un tribunal britannique. Une employée de la Banque Royale aurait accidentellement remis des documents confidentiels la concernant à l’avocat représentant la succession de Veronica Piela. Rappelant les jugements récents rendus à son endroit, Mme Obodzinski soutient qu’elle n’est pas traitée équitablement par les tribunaux québécois, biaisés par les « reportages médiatiques sensationnalistes » à son sujet, selon elle.

Documents falsifiés et liens de parenté douteux

Anita Obodzinski a admis avoir falsifié un document pour dissimuler le fait qu’elle avait transféré 100 000 $ du compte de Veronica Piela vers son propre compte, alors qu’elle témoignait lundi dans le cadre de la poursuite civile intentée contre elle et quatre autres personnes par la succession de Mme Piela.

Mais son but était de protéger ces fonds, en juillet 2013, pour s’assurer que la dame de 90 ans ait suffisamment d’argent pour payer le loyer de la résidence pour personnes âgées où elle allait déménager, affirme Mme Obodzinski.

Selon elle, Veronica Piela était sous l’emprise d’un prêtre d’une église ukrainienne qui lui soutirait de l’argent.

« On avait vu qu’elle était allée avec son pasteur à la banque, la veille du Noël orthodoxe, et qu’elle avait retiré 5000 $ comptant », a dit Mme Obodzinski, lors de son témoignage au palais de justice de Montréal. « Pourquoi un prêtre irait-il avec un dame âgée à la banque la veille de Noël, si ce n’est pour empocher son argent ? »

En plus de vouloir protéger les avoirs de la vieille dame, Anita Obodzinski se sentait obligée d’intervenir parce que Mme Piela vivait dans un appartement insalubre, entourée de chats urinant partout, qu’elle ne pouvait s’occuper du ménage et de son hygiène personnelle, et qu’elle avait de la difficulté à se déplacer, a-t-elle expliqué.

Elle raconte avoir eu un choc la première fois qu’elle s’est rendue sur place, en 2013, à cause de l’odeur pestilentielle et de la saleté des lieux. En plus des nombreux chats vivant dans le logement, la nonagénaire nourrissait des ratons laveurs et des oiseaux. Elle habitait au deuxième étage d’un duplex, mais ne pouvait descendre les escaliers.

« C’était dangereux pour le feu, et elle n’aurait pas pu fuir en cas d’incendie », soutient Mme Obodzinski, qui se défend seule devant la cour dans cette affaire.

Anita Obodzinski a plaidé coupable à des accusations d’avoir fabriqué de faux documents pour faire déclarer Veronica Piela inapte. Ces documents ont permis de déménager la vieille dame contre son gré dans une résidence pour personnes âgées et de lui retirer le contrôle de ses finances.

Le conjoint de Mme Obodzinski, une travailleuse sociale, un avocat et un médecin auraient aussi contribué à la production et l’obtention de faux certificats médicaux et certificats d’inaptitude. Ils sont également poursuivis par la succession de Veronica Piela.

Une vraie tante ?

Anita Obodzinski se présentait comme la nièce de Mme Piela. Ce lien a été mis en doute au cours des procédures judiciaires.

Mais Mme Obodzinski soutient que Veronica Piela était réellement sa tante. Son défunt mari était le frère de son propre père, selon elle. Elle a affirmé devant le juge que M. Piela s’appelait en réalité Obodzinski mais qu’il avait « volé » l’identité de quelqu’un d’autre après la guerre, avant son immigration au Canada, à la fin des années 40.

« C’est n’importe quoi. Les deux hommes ne parlaient même pas la même langue et n’avaient même pas la même religion », a rétorqué l’avocat de la succession, Igor Dogaru, à sa sortie de la salle d’audience.

Anita Obodzinski a été interrogée lundi par Charles Gelber, son ancien avocat, qui est maintenant poursuivi conjointement par la succession.

L’avocate du Dr Lindsay Goldsmith, Me Karine Joizil, l’a aussi questionnée, affirmant d’entrée de jeu que le médecin estimait avoir été instrumentalisé par les autres défendeurs, qui avaient besoin d’un certificat médical pour que Mme Piela soit déclarée inapte.

Le procès doit se poursuivre pour encore au moins deux semaines.