Le vice-président du conseil d’administration de la firme d’ingénierie WSP Global, Pierre Shoiry, a plaidé coupable vendredi matin à deux infractions déontologiques devant le comité de discipline de l’Ordre des ingénieurs du Québec en lien avec un système de collusion et de financement politique à la Ville de Montréal dans les années 2000.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

L’ex-grand patron de Genivar, devenue WSP Global en 2014, a reconnu ne pas avoir mis en place les mesures nécessaires au sein de l’entreprise entre 2003 et 2010 pour « surveiller l’application des directives internes au niveau des processus d’appels d’offres afin de prévenir, d’arrêter, de mettre fin ou d’éliminer des procédés malhonnêtes et douteux ayant cours au sein de Genivar », selon l’énoncé conjoint des faits.

Le bâtisseur de ce fleuron québécois de l’ingénierie a également admis avoir failli à déployer les mesures pour surveiller les directives internes au niveau du financement politique, « ce qui aurait pu prévenir que soit versé, directement ou indirectement, à un parti politique ou ses représentants, un avantage, une ristourne ou une commission en vue d’obtenir un contrat ».  

Il s’agit de deux infractions au Code des professions pour avoir posé un acte dérogatoire à l’honneur ou à la dignité de sa profession. Son avocat, Me Charles B. Côté, a insisté pendant l’audience sur le fait que son client n’est pas accusé d’avoir participé au système de partage de contrats. « Il se devait d’assurer un suivi au niveau de l’attribution des contrats. Il avait un rôle de gardien », a plaidé l’avocate du syndic.  

Malgré sa reconnaissance de culpabilité, le haut dirigeant de WSP Global conserve « toute la confiance du conseil d’administration » de l’entreprise. « M. Shoiry n’a pas été accusé d’avoir participé aux gestes visés ni d’en avoir eu connaissance », explique la porte-parole de WSP Global, Isabelle Adjahi.

« Je n’ai jamais participé à des gestes de partage de contrats, de la corruption ou à des contributions politiques illégales, a indiqué Pierre Shoiry dans un courriel transmis à La Presse par son avocat. L’Ordre des ingénieurs ne me reproche d’ailleurs aucunement d’y avoir pris part ou d’en avoir eu connaissance en temps utile. Il n’en demeure pas moins, cependant, que ces gestes se sont déroulés alors que je dirigeais l’entreprise. À ce titre, j’en prends la responsabilité. »

Les parties ont suggéré au conseil de discipline d’imposer une amende de 75 000 $ pour les deux chefs. Dans le cadre de l’entente, Pierre Shoiry s’engage à abandonner à vie son titre d’ingénieur qu’il détient depuis 1982. Il a d’ailleurs déjà renoncé à son titre jeudi, a indiqué Me Côté. « C’est une peine sévère et exemplaire. Renoncer à son titre, c’est tout un engagement. Aussi, c’est la deuxième plus grande amende de l’Ordre », a fait valoir Me Marie-France Perras du syndic de l’Ordre.

« Pierre Shoiry assume la responsabilité des gestes regrettables qui se sont déroulés sous sa présidence », a plaidé Me Côté. Sous sa gouverne, la firme d’ingénierie a versé des centaines de milliers de dollars au parti de l’ex-maire Gérald Tremblay en échange de contrats publics. Genivar a été mentionné plus de 140 fois dans le rapport de la commission Charbonneau.  

L’énoncé des faits souligne que Pierre Shoiry a demandé de resserrer les règles internes en matière de financement politique à la suite de la découverte de contributions politiques illégales de certains ingénieurs de l’entreprise. C’est également M. Shoiry qui a orchestré la participation de Genivar dans le Programme de remboursement volontaire du gouvernement. L’entreprise s’est engagée à verser 4 millions de dollars en mars dernier pour son rôle dans cette affaire.

Le conseil de discipline a pris sa décision en délibéré.  

Nommé dans Fronde

Pierre Shoiry ne fait face à aucune accusation criminelle. Son nom se retrouve cependant dans le mandat d’arrêt déposé en 2017 dans le cadre de l’enquête Fronde de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) sur un stratagème de répartition de contrats en échange de financement politique qui aurait été en vigueur entre 2004 et 2009 à Montréal.  

Les accusés dans cette affaire, Robert Marcil, Kazimierz Olechnowicz, Bernard Poulin, Dany Moreau et Normand Brousseau, sont soupçonnés d’avoir comploté avec une dizaine de personnes, dont Pierre Shoiry, entre novembre 2001 et novembre 2009 pour commettre une fraude dans le cadre de l’attribution de contrats de services professionnels sur appels d’offres publics. Leur procès devait s’amorcer cet automne, mais les accusés réclament maintenant l’arrêt du processus judiciaire. L’ex-numéro deux de la Ville de Montréal Frank Zampino a déjà bénéficié d’un tel arrêt.

Le 20 septembre dernier, Pierre Shoiry a exercé des options pour ensuite vendre 307 184 actions à 78 $ chacune pour 24 millions de dollars. Il avait levé 307 184 options à des prix d’exercice entre 35 $ et 43 $. La différence entre ce montant et 24 millions de dollars donne le gain brut réalisé.

Un ancien dirigeant de Genivar, l’ingénieur François Perreault, a été radié de l’Ordre pendant trois ans en juin dernier pour son rôle dans un système de répartition de contrats entre les firmes d’ingénierie à la Ville de Montréal de 2002 à 2009. Son ancien collègue Yves Lortie de Genivar a plaidé coupable à des infractions similaires cette année.