Un ancien cadre de SNC-Lavalin a raconté devant un tribunal lundi qu’il avait payé un yacht de 25 millions au fils du président de la Libye, lorsque celui-ci est intervenu pour écarter la compétition et permettre à la firme québécoise de remporter un contrat sans appel d’offres de 1 milliard au milieu des années 2000.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

« Je payais constamment ses dépenses, mais le gros du montant, ç’a été l’achat d’un yacht », a déclaré Riadh Ben Aissa.

M. Ben Aissa, autrefois responsable des projets de SNC-Lavalin en Libye, a raconté cet épisode aux jurés lundi, lors du procès de son ancien supérieur hiérarchique, Sami Bebawi. Ancien vice-président directeur de l’entreprise, M. Bebawi est accusé notamment de fraude et de corruption d’agent public étranger.

De plus en plus gros

Riadh Ben Aissa a expliqué la semaine dernière comment le développement d’une relation avec Saadi Kadhafi, le fils du président de la Libye, avait aidé l’entreprise à faire beaucoup d’argent dans le cadre de contrats publics dans ce pays.

Riadh Ben Aissa recevait personnellement de grosses sommes versées par son employeur dans un compte en Suisse en lien avec ces contrats. Avec cet argent, il payait différentes personnes que la firme ne pouvait pas payer directement, notamment Saadi Kadhafi, a-t-il expliqué. Après avoir payé tous ceux qu’il avait à payer, il séparait le reliquat entre son supérieur, Sami Bebawi, et lui-même à titre de bonus pour leur travail.

Les contrats libyens ont pris de l’ampleur au fil des années : forage de puits pour 26 millions, construction d’aqueducs géants à travers le désert pour 425 millions et, finalement, aux environs de 2006, 2007, un nouveau contrat d’aqueducs d’une valeur de 1 milliard de dollars.

« C’était vraiment un projet majeur, c’était le projet à avoir », a déclaré le témoin. Il dit avoir demandé l’aide de Saadi Kadhafi à cet effet.

Difficile à faire passer

Mais le responsable du projet pour le gouvernement libyen, un ancien premier ministre, croyait qu’il fallait ouvrir la compétition à de nombreux acteurs afin d’obtenir un bon prix pour son pays. Malgré les demandes de Saadi Kadhafi, il ne croyait pas pouvoir donner le contrat de gré à gré à SNC-Lavalin.

« Il voulait l’approbation du président, monsieur Mouammar Kadhafi, pour ça. Personne ne pouvait signer un contrat de 1 milliard de gré à gré. Il voulait une approbation ultime de Mouammar Kadhafi sur ce contrat-là », a dit le témoin.

Saadi Kadhafi s’est saisi du dossier et a mis beaucoup de pression, selon le récit de M. Ben Aissa. SNC-Lavalin a fini par obtenir le contrat de 1 milliard, sans compétition.

Un bon constructeur de yachts

Peu après, Riadh Ben Aissa dit avoir reçu un appel du bureau de Saadi Kadhafi. On lui demandait de se rendre au « boat show » de Cannes rejoindre le fils du président. Les deux hommes ont été reçus au stand du constructeur de yachts Palmer Johnson par le patron de l’entreprise.

Saadi Kadhafi semblait apprécier particulièrement cette marque, selon M. Ben Aissa.

« En marchant, il m’a parlé de Palmer Johnson, qu’il aimait leurs produits, que c’était une bonne entreprise américaine, qu’ils avaient de bons produits », a-t-il relaté aux jurés.

Le bureau de M. Kadhafi lui a ensuite demandé de se rendre en Suisse rencontrer un avocat qui gérait les comptes bancaires de M. Kadhafi.

« Il m’a sorti une proposition de Palmer Johnson : ils avaient convenu que [Saadi Kadhafi] voulait ce bateau-là et que ça coûtait tant, et il m’a montré des modalités de paiement », s’est-il souvenu.

Tenir son supérieur informé

Riadh Ben Aissa dit qu’il avait averti son patron, Sami Bebawi, avant de rejoindre Saadi Kadhafi à Cannes. Il tenait toujours son supérieur au courant de ce qu’il faisait, a-t-il répété plusieurs fois.

Il dit avoir fini par payer la construction et l’aménagement du bateau de plus de 25 millions pour Saadi Kadhafi.

Le procès se poursuit mardi.