L’éditeur de jeux vidéo Epic Games a intenté une action en justice contre un Montréalais qu’il accuse d’avoir révélé sur l’internet des images secrètes de sa franchise vedette Fortnite.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Environ un mois avant le déploiement d’une mise à jour majeure de Fortnite : Battle Royale, titre le plus populaire de la série qui passionne quelque 250 millions de joueurs à travers le monde, une saisie d’écran d’un environnement de jeu inédit a été publiée sur un forum de discussion.

La poursuite vise un employé de Keywords Studios (KWS), société établie à Montréal qui fournit à Epic Games des services-conseils. L’enquête interne de KWS a pointé vers Lucas Johnston, qui travaillait comme « agent de services d’assurance qualité de la fonctionnalité » jusqu’à son congédiement à la mi-septembre. À ce titre, M. Johnston devait tester les différentes modalités de Fortnite pour s’assurer qu’il fonctionne comme prévu, peut-on lire dans la poursuite déposée lundi en Cour supérieure.

Les employés de KWS doivent signer une entente de non-divulgation concernant les jeux auxquels ils ont accès avant leur mise en marché. Une entente de confidentialité lie en outre KWS à Epic Games.

Particulièrement prisé du jeune public, Fortnite est un jeu en ligne gratuit dans lequel les joueurs doivent s’éliminer en utilisant différentes armes dans des environnements fantaisistes et colorés. Epic Games publie régulièrement de nouveaux environnements de jeu – ou cartes – pour soutenir l’intérêt des adeptes.

Enquête

L’éditeur devait dévoiler le 15 octobre dernier une carte entièrement renouvelée et attendue de pied ferme par les joueurs. Or, le 12 septembre, sur un forum officiel de Fortnite modéré par Epic Games, un utilisateur utilisant le pseudonyme « chaad4 » a publié une saisie d’écran de ce nouvel environnement en précisant qu’il ne pouvait dévoiler sa source, car celle-ci « pourrait perdre son emploi », relate le document judiciaire.

L’éditeur du jeu a retiré le message le jour même, mais déjà, la saisie d’écran avait été diffusée sur les réseaux sociaux.

Chargée d’enquêter sur cette fuite, KWS a rapidement identifié Lucas Johnston comme suspect. Des caméras de sécurité du studio l’ont montré, deux semaines plus tôt, en train de jouer à Fortnite sur la session d’un de ses collègues.

Il a plus tard admis avoir effectué une saisie d’écran de la carte et l’avoir envoyée sur son compte courriel personnel. Il affirme par contre ne pas savoir comment cette saisie d’écran a fait son chemin jusqu’au forum de discussion – il ne serait pas lui-même derrière le pseudonyme chaad4.

Or l’enquête interne a révélé que Johnston, qui jouait sous le pseudonyme « FloocasJ », avait trois « amis » communs avec chaad4 sur la plateforme de jeu. FloocasJ et chaad4 ont joué des dizaines de fois chacun avec ces trois « amis » entre le 1er août et le 12 septembre.

KWS a congédié Lucas Johnston dès le lendemain de la fuite, soit le 13 septembre.

Dans sa poursuite, Epic Games conclut qu’il est « manifeste » que M. Johnston est « le responsable immédiat et direct de la fuite ».

« Il s’agit d’une faute grave ayant grandement amoindri les effets de surprise au niveau mondial escomptés par la mise en marché » de ce nouvel environnement, estime encore l’éditeur, selon qui Johnston « a violé ses obligations contractuelles en toute connaissance de cause ».

La Presse n’a pas réussi à joindre Lucas Johnston. Le courriel que nous lui avons envoyé est demeuré sans réponse.

La société Keywords Studios, quant à elle, nous a redirigés vers son service des ressources humaines, qui n’a pas répondu à nos messages.

Par ailleurs, la somme réclamée par la poursuite n’est pas précisée dans le document judiciaire.

Effet de surprise

« L’une des pierres angulaires du succès de Fortnite repose sur l’effet de surprise que provoquent ses multiples mises à jour », explique Epic Games dans la poursuite.

La mise à jour du 15 octobre était particulièrement névralgique. En effet, depuis la mise en marché initiale du jeu en 2017, l’éditeur avait aligné 10 « saisons » de 70 jours pendant lesquelles les utilisateurs avaient accès à un environnement de jeu spécifique appelé à évoluer.

La saison 11 devait marquer « une nouvelle étape dans l’évolution du jeu », si bien que l’entreprise la présentait plutôt comme la première saison d’un chapitre 2.

Selon Renaud Legoux, professeur titulaire au département de marketing de HEC Montréal, ce genre de fuite peut sérieusement court-circuiter une campagne destinée à captiver les utilisateurs d’un jeu.

On est en train de construire une histoire, on veut amener les gens
à avoir un appétit pour le produit qu’on va lancer.

Renaud Legoux, professeur titulaire à HEC

Un incident du genre vient donc « remettre en question toute la stratégie de lancement. C’est assez nocif pour [Epic Games], parce que ça les oblige à improviser ».

Fortnite étant un jeu « arrivé à maturité », il était important que cette campagne « fonctionne bien » pour son éditeur, poursuit M. Legoux.

Car les conséquences d’un lancement infructueux sont bien concrètes. Des joueurs habitués peuvent perdre l’intérêt, ceux qui ont déjà abandonné le jeu n’y reviendront pas, et ceux qui ne l’ont pas encore adopté n’entendront pas l’appel. Bien que Fortnite soit un jeu gratuit, ses inconditionnels peuvent faire des achats intégrés à même leur expérience de jeu.

« S’il y a moins d’engouement, ça veut dire moins d’utilisateurs, donc moins de revenus. Donc ils doivent être assez nerveux », conclut Renaud Legoux.

Selon lui, cette poursuite aura sans doute un effet dissuasif sur d’autres travailleurs de l’industrie des jeux vidéo qui voudraient provoquer une fuite d’information sur une sortie à venir.

— Avec la collaboration de Louis-Samuel Perron, La Presse