Les quatre individus arrêtés hier pour quatre meurtres commis au sein de la mafia montréalaise il y a trois ans ont été piégés par un complice, a appris La Presse de sources sûres.

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Cette personne a même porté sur elle un appareil d’enregistrement portatif grâce auquel les enquêteurs possèdent aujourd’hui des conversations compromettantes.

Ces conversations ont sûrement contribué aux arrestations hier de Jonathan Massari, de Domenico Scarfo, de Guy Dion et de Marie-Josée Viau, qui seront accusés ce matin au palais de justice de Montréal des meurtres au premier degré de quatre individus liés à la mafia montréalaise commis en 2016.

PHOTO FOURNIE PAR LA SÛRETÉ DU QUÉBEC

Les enquêteurs ont fouillé ce terrain du rang Salvail, à Saint-Jude, près de Saint-Hyacinthe, à l’aide d’une pelle mécanique.

Lorenzo Giordano, Rocco Sollecito et les frères Vincenzo et Giuseppe Falduto ont été victimes de meurtres, « dont le principal mobile serait directement relié au pouvoir et aurait comme toile de fond le vieux conflit qui perdure entre les Siciliens et les Calabrais impliqués dans le crime organisé traditionnel italien », a déclaré l’inspecteur-chef Guy Lapointe de la Sûreté du Québec (SQ).

La police croit que les quatre accusés auraient agi pour le compte de Salvatore Scoppa, dont le clan aurait cherché à prendre la direction de la mafia montréalaise en 2016.

Les meurtres n’auraient pas nécessairement été commis avec l’aide de balises fixées sous les véhicules des victimes, pratique très répandue depuis deux ans, mais à la suite de surveillances et de filatures.

La police croit que l’assassinat d’un autre ténor du clan des Siciliens, Vincenzo Spagnolo, survenu en octobre de la même année, aurait été commis par le même groupe, mais elle n’a pas encore arrêté ses auteurs.

Cette enquête, au nom visiblement choisi de Préméditer, « est la pointe de l’iceberg », nous a-t-on dit, alors que la police annonce déjà d’autres arrestations à venir.

Un avant-goût du livre vert

Aussi, l’enquête baptisée Préméditer marque vraisemblablement un virage dans la façon de lutter contre le crime organisé : cibler les membres du crime organisé davantage sur les meurtres que sur les stupéfiants, même si ce volet ne sera pas délaissé pour autant.

Au cours des dernières années, maints assassinats liés au crime organisé ont été commis en public. Quelques exemples : Salvatore Scoppa, tué sous les yeux de dizaines de témoins dans le hall d’entrée du Sheraton de Laval en mai dernier ; Éric Francis de Souza, abattu quelques jours plus tard d’une balle à la tête alors qu’il est attablé avec des amis dans un restaurant de Brossard ; Antonio De Blasio, assassiné sous les yeux de son fils et de parents, après un entraînement de football, dans un parc de l’arrondissement de Saint-Léonard à Montréal en 2017.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Salvatore Scoppa a été tué sous les yeux de dizaines de témoins dans le hall d’entrée du Sheraton de Laval, en mai dernier.

« Ça prenait une réponse, et Préméditer en est toute une. La perception que les gens ont souvent, c’est que les meurtres liés au crime organisé ne sont pas résolus. Avec les arrestations [d’hier matin], c’est un message très fort que nous envoyons au crime organisé », a prévenu l’inspecteur-chef Lapointe.

Préméditer donne peut-être également un avant-goût des recommandations qui pourraient émaner de la refonte de la police, ce fameux « livre vert » que prépare la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, en collaboration avec les chefs de police. 

C’est la première fois que des enquêteurs de l’Escouade nationale de répression du crime organisé (ENRCO-SQ), des Crimes contre la personne (SQ), des Crimes majeurs (Service de police de la Ville de Montréal) et de la Division du crime organisé (SPVM) collaborent si étroitement dans une enquête. Il faut remonter à Carcajou, cette escouade mise sur pied durant les années 90 pour mettre fin à la guerre des motards, pour retrouver une telle concertation entre corps policiers. 

Le projet Préméditer a débuté en janvier dernier, mais l’union des forces s’est faite après la vague de meurtres du mois de mai, au cours de laquelle Scoppa et De Souza ont été tués. 

Avant de quitter son poste de directeur par intérim du SPVM, Martin Prud’homme avait promis une collaboration sans précédent entre la SQ et la police de Montréal. On en a eu une démonstration hier.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.

Le projet Préméditer en chiffres 

– 8 perquisitions le jour de la frappe
– 25 personnes interrogées le jour de la frappe
– Au moins 2 perquisitions en cours d’enquête 

Objets saisis en cours d’enquête 

– Six armes de poing
– Trois armes automatiques
– Une trentaine de chargeurs
– Près de 200 boîtes de munitions
– Deux silencieux
– Dix détonateurs et de l’équipement servant à la fabrication d’explosifs
– Dix-neuf armes longues
– Moto utilisée pour le meurtre de Rocco Sollecito

Les suspects

Salvatore Scoppa

Il aurait été le commanditaire des quatre meurtres de 2016 que la police croit avoir résolus. Selon la police, Salvatore Scoppa aurait été arrêté dans l’enquête Préméditer s’il n’avait pas été tué en mai dernier, à l’âge de 49 ans. Au moment de sa mort, Scoppa, surnommé dans le milieu « Mental », faisait l’objet d’une enquête pour les meurtres de Daniel Pierre et de Mohamed Qazi, disparus en 2013. La police croit qu’il a été directement impliqué dans une quinzaine d’homicides. 

Jonathan Massari, 38 ans

Il était très proche des deux frères Scoppa, Salvatore et Andrew. La police croit que Massari était le « directeur des opérations », c’est-à-dire qu’il passait les contrats. Il aurait été présent sur chacune des scènes des meurtres de 2016 et aurait notamment conduit une moto. Massari aurait également des liens avec un autre clan de la mafia, celui de Vittorio Mirarchi. En 2012, Massari a été condamné à une peine de cinq ans à la suite de son arrestation dans le démantèlement d’un réseau de trafiquants de drogues synthétiques qui opéraient principalement au Saguenay–Lac-Saint-Jean (enquête Pastille). Massari se trouvait en compagnie de Salvatore Scoppa dans un restaurant de Terrebonne lorsque Scoppa a été victime d’une tentative de meurtre, en février 2017. Les deux hommes se seraient brouillés à cette époque. 

Domenico Scarfo, 47 ans

La police le considère davantage comme un tireur et le soupçonne d’avoir tenu l’arme qui a servi à abattre Lorenzo Giordano. Scarfo a quelques antécédents de possession et de trafic de cocaïne, dont une peine d’emprisonnement de six mois imposée en 2003.

Guy Dion, 48 ans

Il est chef des pompiers de la municipalité de Saint-Jude. Il réside avec Marie-Josée Viau sur la propriété du rang Salvail, où les policiers ont fait une perquisition et des fouilles, dans le but notamment de retrouver les corps des frères Falduto.

Marie-Josée Viau, 44 ans

Elle est parente, par alliance, de Jonathan Massari. Son conjoint, Guy Dion, et elle auraient aidé Massari à préparer les crimes et à faire disparaître des preuves. 

Les victimes

Rocco Sollecito, 67 ans

Ancien numéro trois du clan des Siciliens, Rocco Sollecito était probablement le plus élevé dans la hiérarchie de la mafia montréalaise lorsqu’il a été abattu. Sollecito a été atteint à bout portant par un tueur arrivé à moto au moment où il venait de quitter sa tour de condos du boulevard Saint-Elzéar, à Laval, à bord de son VUS BMW, le matin du 26 mai. 

Lorenzo Giordano, 52 ans

Lorsqu’il a été tué, Giordano venait de sortir du pénitencier depuis quelques semaines à peine, à la suite de sa condamnation dans l’opération Colisée de la Gendarmerie royale du Canada (2006). Il venait de se garer dans le stationnement du centre de conditionnement physique où il s’entraînait régulièrement, à Laval, en compagnie de sa conjointe, lorsqu’il a été abattu par un suspect vraisemblablement arrivé à moto. Selon la police, Giordano avait de nombreux fidèles et a été éliminé, car il aurait pu représenter une menace pour le clan Scoppa.

Les frères Vincenzo Falduto, 30 ans, et Giuseppe Falduto, 23 ans

Les frères Falduto sont portés disparus depuis la fin de juin 2016 et n’ont jamais été retrouvés. La police croit qu’ils ont été tués et que les meurtriers se sont débarrassés de leurs corps. Selon des informations qui n’ont toutefois pas été confirmées, Vincenzo aurait été convoqué à un rendez-vous le jour de leur disparition, mais puisqu’il n’avait pas le droit de conduire, c’est son jeune frère qui l’y aurait conduit et qui se serait ainsi retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. La police croit que les Falduto ont été assassinés, car ils auraient pu représenter un danger pour Salvatore Scoppa.