(Paris) Absente de son propre procès, c’est par la voix d’une vieille captation d’un interrogatoire policier que la version des faits de Marie-Christine Bujold a pu être entendue, hier, à la cour d’assises de Paris. Elle avait été interrogée par les enquêteurs montréalais un mois après la mort de son fils en 2002, au retour d’un voyage aux Bahamas, niant en bloc toute responsabilité et estimant être victime de la mauvaise foi de son ex-conjoint.

Amin Guidara Amin Guidara
Collaboration spéciale

C’était la deuxième journée du procès pour meurtre de Mme Bujold, instruit par le président de la cour d’assises de Paris, Franck Zientara. La mort suspecte de son fils est survenue en novembre 2002 à Montréal. L’enquête policière n’a pas mené au dépôt d’accusations. Mais les enquêteurs français se sont intéressés à l’affaire et ont recommandé des accusations contre la mère à la demande du père de la victime, un résident français. Son fils possédait donc la double nationalité franco-canadienne. La loi française permet de traduire en justice les auteurs présumés de crimes commis à l’étranger contre des Français.

PHOTO FOURNIE PAR JULIEN GÉRAUD

Jean-Patrick Bujold-Géraud

La vidéo, tournée un peu plus d’un mois après les faits, sera le seul témoignage de l’accusée dans cette affaire. Elle a refusé de se rendre au procès à Paris, faisant savoir à la cour par son avocat, Me Julien Dubs, que son état de santé ne lui permettait pas de se déplacer. C’est aussi le seul témoin canadien dont on voit le visage, puisque le Canada a refusé de collaborer au procès. Tous les autres témoignages, qui avaient été transcrits, ont été lus par le président de la cour d’assises de Paris.

L’entretien a duré au total près de quatre heures, mais seulement quelques extraits ont été diffusés devant le tribunal. Il a eu lieu le 12 décembre 2002, soit un mois après le décès survenu le 9 novembre. Mme Bujold revenait alors du Club Med aux Bahamas. « La pression était trop élevée », donne-t-elle comme raison pour son départ dans le Sud.

L’autre extrait porte sur le père de Jean-Patrick, Julien Géraud. « S’il y a eu un minimum de relations père-fils, c’est grâce à moi, dit-elle. Mais le papa est particulier. Moi, j’étais toujours en défense, lui, il m’attaquait, m’attaquait, m’attaquait. » Mme Bujold avance l’idée qu’il serait un « as de la manipulation », un « grand malade », mais qu’elle avait toujours « eu de la compassion pour lui ». M. Géraud lui aurait dit que « dès que [Jean-Patrick] porte plus de couches, il viendrait avec lui à Paris ».

Cris en pleine nuit

La suite de l’interrogatoire porte sur les circonstances de la mort de Jean-Patrick, 3 ans, le 9 novembre 2002. Normalement, Jean-Patrick venait la réveiller vers 5 h du matin. Ce matin-là, Mme Bujold se réveille à 7 h, mais son appartement est silencieux. Elle retrouve son fils inerte dans sa chambre. Elle appelle son amie Odette Bouchard, qui habite à trois minutes de chez elle. « J’étais pas capable d’appeler le 9-1-1, je voulais parler à une amie. […] Vous, vous l’auriez vu, vous auriez su qu’il était décédé », explique-t-elle au policier. C’est Mme Bouchard qui a appelé par la suite les services d’urgence.

Mme Bujold a aussi répondu aux affirmations de la voisine d’en haut, Eléna Brown, avec invective. Mme Brown avait déclaré à la police avoir entendu des cris et des gargarismes en pleine nuit, ce qui concordait avec l’heure de la mort. Selon Mme Bujold, si la voisine a dit cela, c’est à cause de querelles de voisin. « [La voisine] était probablement fâchée parce je lui avais dit de baisser son système de son. »

Mme Bujold ne semblait pas se rappeler non plus le nombre impressionnant de visites médicales qu’elle avait fait faire à son fils avant le décès. « Peut-être quatre consultations, cinq-six rayons X », dit-elle. Pourtant, son fils aura eu 89 consultations chez 45 médecins différents, selon l’enquête canadienne.

« Elle a un ton détaché »

Après le témoignage, aucune des parties n’a voulu commenter en cour. Par contre, les langues se sont déliées à la levée de l’audience.

PHOTO FOURNIE PAR JULIEN GÉRAUD

Julien Géraud, père de Jean-Patrick

Je suis sidéré par l’espèce de calme qu’elle a. Elle raconte vraiment n’importe quoi.

Julien Géraud, père de Jean-Patrick Bujold-Géraud

Son avocate, Me Florence Rault, a aussi montré du doigt le comportement de la mère. « Elle digresse beaucoup. Elle a un ton détaché, dit-elle. Elle a une attitude procédurière, tout ce qui vient d’elle, elle le projette sur lui. »

L’audience a aussi porté sur l’avis des experts français, qui plaident hors de tout doute la piste de la noyade en eau douce. Me Dubs a contesté cette conclusion puisque, selon lui, si l’on enlevait les éléments de contexte, c’est-à-dire les ecchymoses sur le visage de Jean-Patrick et le témoignage de la voisine d’en haut, les experts n’auraient pas pu aboutir à cette conclusion, mais simplement d’asphyxie mécanique.

Aujourd’hui a lieu la dernière journée du procès. Me Dubs plaidera la mort accidentelle, tandis que Me Rault, avec l’aval des experts, tentera de faire condamner Marie-Christine Bujold par défaut pour meurtre sur un mineur de moins de 15 ans.