Attraper un criminel ou ménager la petite victime ? Une juge de la Cour du Québec remet en question le fait de confier les enfants agressés sexuellement à la police après avoir visionné l’enregistrement d’une rencontre d’un garçon de 7 ans qui s’est transformée en « interrogatoire » agressif.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Depuis 2001, au Québec, les enfants possiblement agressés ne sont normalement rencontrés qu’une fois à ce sujet afin d’éviter de leur faire revivre le traumatisme à répétition. Leurs confidences servent à la fois aux services sociaux et à la police.

C’est un policier (le plus souvent une policière, en fait) longuement formé qui mène l’entrevue. Ses questions ne doivent pas être suggestives.

La rencontre entre Émile* et une policière de la Rive-Sud de Montréal, le 12 juin 2018, a troublé la juge Francine Gendron, au point de la faire douter du bien-fondé de ce système.

Ce printemps-là, Émile a des comportements sexuels inquiétants, selon un jugement de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) rendu il y a trois semaines. La DPJ soupçonne qu’il a été exposé à de la pornographie par son beau-père.

Il est rapidement rencontré par un service de police non précisé en Montérégie. La juge Gendron, qui a visionné l’enregistrement de la rencontre, décrit une entrevue qui se transforme en « interrogatoire » d’un enfant dont « la détresse va en grandissant ». La policière insiste à de multiples reprises et lui pose des questions suggestives. À la source de la montée de la tension : le fait que l’enfant ne dévoile rien d’incriminant sur son beau-père.

Jamais le tribunal n’a visionné une entrevue policière aussi inquisitrice et pénible à supporter.

Extrait du jugement

« Ce malheureux exercice fait douter de la pertinence de confier aux forces de police la responsabilité de rencontrer les enfants » qui pourraient avoir été victimes d’agression.

Conflit d’intérêts

Un policier chargé de telles rencontres peut être déchiré entre son désir de protéger l’enfant et sa volonté de mettre l’agresseur derrière les barreaux, craint la juge Francine Gendron.

Le système « demande aux policiers de porter deux chapeaux : celui de recueillir avec bienveillance les verbalisations d’un enfant et celui d’enquêter sur un crime potentiel », a écrit la juge Gendron. « Il devient ardu pour l’enquêteur de concilier ces deux rôles lorsque l’enfant ne confirme pas les abus allégués. Formé aux techniques d’interrogatoire, il peut, comme en l’espèce, dévier de l’objectif. »

Le professeur Marc Alain, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières, a reçu avec des collègues une importante subvention pour évaluer le système d’« entente multisectorielle », après presque 20 ans d’application.

Je suis flabbergasté. C’est complètement à côté de la pratique.

Marc Alain, à propos du comportement de la policière dans ce dossier

M. Alain est toutefois en désaccord avec la juge Gendron quant au danger de conflit d’intérêts. À son avis, les risques sont mitigés si les règles sont suivies : des rencontres courtes, sans pression et faites de questions non suggestives. Les policières qui se dévouent à ces dossiers sont « très bonnes » et respectent habituellement ces indications à la lettre, a-t-il dit.

D’autres pays ont toutefois fait d’autres choix. « On pourrait très bien envisager que les travailleurs de la protection de la jeunesse soient formés pour ce genre d’entrevue et que le policier soit en régie », a-t-il dit, mais « les enquêteurs et les procureurs ont très, très peur de bousiller la preuve ».

Comme le corps de police impliqué dans l’affaire n’est pas nommé, La Presse a sollicité l’avis de l’Association des directeurs de police du Québec sur ce débat. Elle a refusé de commenter le dossier.