Un tableau du peintre canadien Tom Thomson valant 1 million de dollars, un autre peint au milieu du XIXe siècle par Cornelius Krieghoff et une quinzaine de peintures de grande valeur, notamment de Fortin, de Pellan et de Borduas, pourraient bientôt être remis à leurs propriétaires légitimes, des années après avoir été volés, ou confisqués par l’État.

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Ces œuvres d’art, parmi lesquelles on retrouve des bronzes, dont l’un de Salvador Dalí, ont été retrouvées par la police en 2014, lors de l’arrestation de Bruno Varin, chef d’un réseau de distributeurs de cocaïne surnommé « le gang de l’âge d’or », dans le cadre d’une enquête de la Division des produits de la criminalité du Service de police de la Ville de Montréal baptisée Loupe.

Varin, 70 ans, dont l’organisation distribuait de la cocaïne au kilo à des groupes criminels, projetait d’importer 1200 kg de cette drogue au pays. Il a été condamné à 10 ans de pénitencier en 2017, après avoir plaidé coupable à des accusations de gangstérisme, de possession et de trafic de cocaïne, et de complot pour importation de cocaïne.

Des années se sont écoulées avant que le public apprenne la nature de ces objets saisis. Pourquoi ? L’étape de la confiscation des biens d’un accusé se fait après que sa culpabilité est confirmée, après ou lors de sa condamnation. Cette étape fait souvent l’objet de négociations entre les parties. Et vraisemblablement dans ce cas-ci, un travail méticuleux a dû être effectué pour refaire l’historique des œuvres et retrouver leurs anciens propriétaires.

Caverne d’Ali Baba

En perquisitionnant dans un immeuble relié à Varin de la rue Richard, à Montréal, les policiers ont découvert 10 bronzes évalués chacun entre 300 et 40 000 $. Ils ont aussi retrouvé 17 tableaux volés, dans certains cas il y a plus de 30 ans.

PHOTO TIRÉE DU SITE TOMTHOMSONCATALOGUE.ORG

Rocks, Birches and Sunlight, de Tom Thomson

L’un d’entre eux est la peinture Rocks, Birches and Sunlight, réalisée en 1916 et 1917 par Tom Thomson, l’une des dernières œuvres de ce peintre proche du Groupe des Sept mort en 1917.

Le tableau a été subtilisé en juillet 1988 au Musée d’art de Joliette.

Ce vol n’a pu être perpétré que par des professionnels qui connaissaient très bien la valeur des toiles.

La Presse, le 5 juillet 1988, citant le directeur général du Musée d’art de Joliette

À l’époque, la toile était évaluée à 75 000 $. Elle vaudrait aujourd’hui 1 million, selon des documents judiciaires dont La Presse a obtenu copie. Elle appartient ou sera vraisemblablement remise à la société d’assurances Lloyd’s de Londres.

Voleur à la hache

Un voleur muni d’une hache avait dérobé deux autres tableaux, il y a 29 ans, dans une galerie de l’avenue Greene, à Westmount. Le premier est La coulée, de Borduas, réalisé par le grand maître en 1955, qui mesure 76 cm sur 58 cm et qui est évalué aujourd’hui à 340 000 $.

Le second, Le choix de l’aube, est signé Alfred Pellan et aurait été peint durant les années 50. Il mesure 30 cm sur 30 cm et vaudrait aujourd’hui 22 500 $.

Le 8 mai 1991, un journaliste de La Presse a écrit un article sur ce larcin inhabituel.

« Vers 23 h 30 dimanche soir, un brigand en cagoule se présente à la galerie. D’un bon coup de hache, il défonce la vitrine du commerce et se dirige en toute hâte vers le deuxième étage, où sont exposées les œuvres d’art. Le voleur, qualifié de “professionnel” par la police, agit très rapidement », expliquait-il à l’époque.

Bras de fer avec Ottawa

L’une des toiles volées retrouvées dans l’un des immeubles de Varin appartenait à Archives nationales Canada – devenue Bibliothèque et Archives Canada (BAC) – lorsqu’elle a été dérobée au musée McCord, de Montréal, en juillet 1988.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA

Habitant en traîneau, de Cornelius Krieghoff

Il s’agit de la peinture Habitant Driving a Sleigh (Habitant en traîneau), réalisée en 1860 par Cornelius Krieghoff. Bien connu, le tableau est nommé dans le livre que Marius Barbeau a écrit sur le célèbre peintre en 1934.

Archives nationales Canada l’a acquis au début des années 1900 et l’a prêté au musée McCord pour une exposition qui devait s’échelonner de juillet 1987 à janvier 1988, mais l’œuvre a été volée en octobre.

En juillet 1988, la société d’assurances Johnson & Higgins Willis Faber a versé une indemnité de 130 000 $ à BAC.

Mais 27 ans plus tard, le 30 janvier 2015, la Sûreté du Québec a avisé BAC que le tableau avait été retrouvé.

Le Procureur général du Canada a déposé une requête pour que BAC puisse le récupérer.

En aucun cas, Sa Majesté la reine du chef du Canada n’a renoncé à la propriété du tableau et estime être le propriétaire.

Un gestionnaire de BAC dans une déclaration sous serment

Fait à noter, malgré la somme versée à BAC en indemnité par la société d’assurances, la toile serait aujourd’hui évaluée à 39 375 $, selon les documents judiciaires.

Or et diamants

En mai dernier, le procureur au dossier, Me Bruno Ménard, a déposé une requête pour que soient confisqués, au profit du Procureur général du Québec, un lingot d’or, un sac contenant des diamants, les 10 bronzes et les 17 tableaux volés retrouvés dans les immeubles reliés à Varin. La valeur totale des 17 tableaux s’élèverait à plus de 1,8 million, selon les chiffres avancés dans les documents.

« Nous estimons être en mesure d’établir que les revenus légitimes de l’intimé [Varin] de sources non liées à des infractions ne peuvent justifier la valeur de son patrimoine, et que celui-ci s’est livré à des activités criminelles répétées visant à lui apporter un avantage matériel au courant des dix dernières années », écrit notamment Me Ménard dans sa requête.

Des négociations ont toutefois eu lieu pour que nombre des œuvres volées soient remises à leurs propriétaires légitimes, soit Bibliothèque et Archives Canada pour le Krieghoff, et des particuliers, des galeries d’art et des sociétés d’assurances, pour d’autres. Le fruit de ces discussions devrait être connu lors de la prochaine audience, le mois prochain.

Au début de l’année, l’État a confisqué à Varin quatre immeubles et quatre terrains, d’une valeur totale de 1,9 million.

— Avec Vincent Larouche, La Presse

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.

Des œuvres retrouvées et leur valeur

Elles seront confisquées ou remises à leurs anciens propriétaires

Bronzes  Femme en flammes, de Salvador Dalí, 7880 $ Mélancolie, d’Alexander Archipenko, 40 000 $ Tableaux Rocks, Birches and Sunlight, de Tom Thomson, 1 million Habitant en traîneau, de Cornelius Krieghoff, 39 375 $ Port de Montréal, de Marc-Aurèle Fortin, 5900 $ Nature morte bouteilles et vase, d’Ozias Leduc, 10 000 $ Foreboding, de Jean Paul Lemieux, 128 267 $ Grand orme en automne, de Marc-Aurèle Fortin, 2600 $ Mountains East of Maligne Lake, de Lawren Harris, 143 750 $ Victoria Basin, de Robert Pilot, 8875 $ Laurentian Lake, Canada, de William Goodridge Roberts, 20 000 $ The Golden Valley Near Melbourne, Eastern Townships, de F.S. Coburn, 19 500 $ Source : documents judiciaires obtenus par La Presse