Trois ans jour pour jour après l’explosion du camion-citerne qui a coûté la vie à Gilbert Prince sur l’autoroute Métropolitaine, Québec poursuit Bombardier aéronautique et deux autres entreprises pour près d’un million de dollars. Le fleuron québécois a fait preuve de négligence en faisant circuler un véhicule « impropre » à la circulation dense sur l’autoroute, soutient-on. Néanmoins, le ministère public a décidé de ne porter aucune accusation criminelle.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

9 août 2016. C’est le début de l’heure de pointe sur la Métropolitaine, en plein cœur de Montréal. Un camion-citerne de Bombardier freine soudainement sur la voie centrale. Il transporte 1700 litres de carburant pour avions. Suit un carambolage monstre.

Un camion cube freine de justesse, mais est embouti par un camion de l’entreprise Givesco. Le camion-citerne conduit par Gilbert Prince, transportant 39 tonnes de carburant, ne peut stopper sa course et frappe de plein fouet le camion de Givesco.

Le camion-citerne de l’entreprise Georges et Robert Inc. est la proie des flammes. Le violent brasier qui fait rage sur l’autoroute surélevée menace la structure et les immeubles adjacents. La chaleur est suffocante, même à des dizaines de mètres. Piégé dans sa cabine en flammes, le camionneur Gilbert Prince n’a aucune chance. Six autres personnes sont blessées. Les dommages à l’autoroute sont considérables.

PHOTO MATHIEU WADDELL, ARCHIVES LA PRESSE

Trois ans après les évènements tragiques, le Bureau du coroner n’a toujours pas produit son rapport sur la mort de Gilbert Prince.

La procureure générale du Québec (PGQ), au nom du ministère des Transports, montre du doigt Bombardier aéronautique pour sa « négligence » dans ce tragique accident. « Il était prévisible que ce véhicule allait s’immobiliser inopinément, sans possibilité pour son chauffeur de pouvoir surseoir au freinage d’urgence intempestif du véhicule, augmentant ainsi le risque de collision », avance-t-on dans la poursuite déposée cette semaine en Cour supérieure au palais de justice de Montréal.

Bombardier savait ou devait savoir qu’en tel milieu, ce risque allait se réaliser et que cette faute générerait des dommages aux tiers.

Extrait de la poursuite

La PGQ reproche aussi aux chauffeurs du camion-citerne des entreprises de gestion Georges et Robert Inc. et du camion de Givesco de ne pas avoir maintenu une distance raisonnable sur l’autoroute. « Compte tenu de sa cargaison, l’explosion et l’incendie qui ont suivi la collision étaient aussi prévisibles que la collision elle-même », soutient la PGQ au sujet du camion-citerne conduit par la victime.

« Distance insuffisante » entre les véhicules

Dalle du tablier de la route creusée, barrières métalliques fondues, parapets éclatés sous l’effet de la chaleur, joints de dilatation endommagés et glissière médiane éclatée en profondeur : Québec réclame 870 000 $ aux trois entreprises et à leurs compagnies d’assurances pour les coûts engendrés par le carambolage.

La PGQ reprend essentiellement dans sa poursuite les conclusions du rapport de juin 2017 de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Les enquêteurs ont montré du doigt l’usure généralisée du camion-citerne de Bombardier.

Des boulons mal serrés ont provoqué le déclenchement inopiné d’un dispositif d’interverrouillage qui a activé le système de freins d’urgence.

Ce problème était connu de Bombardier, puisque des arrêts similaires s’étaient produits plus tôt dans l’année, dont deux sur la même autoroute.

La distance insuffisante entre les véhicules pour permettre au chauffeur d’éviter la collision est également soulevée par les enquêteurs. Le camion-citerne de Georges et Robert et le camion de Givesco n’étaient qu’à 31 m de distance, alors qu’ils auraient dû être séparés de 76 m pour éviter la collision.

Même s’il est question de négligence dans la poursuite de la PGQ, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a décidé en mars dernier de ne porter aucune accusation criminelle dans cette affaire.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Dalle du tablier de la route creusée, barrières métalliques fondues, parapets éclatés sous l’effet de la chaleur, joints de dilatation endommagés et glissière médiane éclatée en profondeur, les dommages à l’autoroute 40 étaient nombreux à la suite de l’accident. 

« La procureure qui a procédé à l’analyse du dossier a rencontré les proches de la personne décédée afin de les informer qu’elle n’était pas en mesure de démontrer un acte criminel en l’espèce », a indiqué à La Presse un porte-parole du DPCP.

D’autre part, trois ans après les évènements tragiques, le Bureau du coroner n’a toujours pas produit son rapport sur la mort de Gilbert Prince. « Malheureusement certaines investigations complexes demandent plus de temps, notamment à cause d’autres enquêtes en cours », a indiqué à La Presse la porte-parole du Bureau.

Ni Bombardier ni Givesco n’ont voulu commenter en raison du processus judiciaire en cours. Jointe au téléphone, une responsable des entreprises de gestion Georges et Robert qui a refusé de s’identifier n’a pas voulu émettre de commentaires.